Artistes-Ecrivains                     

                                                                                                                                                   

 

FILLIOU Robert

Biographie
Artiste faisant partie du Fluxux français, né en 1926, mort en 1987. Tour à tour résistant, manoeuvre pour la Société Coca Cola à Los Angeles, diplômé d'économie à l'université de UCLA et fonctionnaire de l'ONU en Corée, R. Filliou élabore une oeuvre ambitionnant d'abolir les frontières entre l'art et la vie. Dès 1960, proche de Daniel Spoerri, il développe une activité de poète considérant que le langage et les mots constituent le matériau premier de l'artiste. Il invente en 62 la 'Galerie Légitime' localisée dans son chapeau et qui circule dans la rue. Il crée avec George Brecht, à Villefranche-sur-mer, une boutique galerie, la 'Cédille qui sourit', 'premier centre de gravité permanente' ouvert à tous sur rendez vous. Il ferme en 65. Puis l'artiste, élabore son 'Principe d'équivalence, bien fait, mal fait, pas fait' qu'il applique à des objets de plus en plus grand jusqu'à 200x600 cm et intellectuellement au-delà, faute d'espace...

André RESZLER

Biographie
André Reszler
, né à Budapest en 1933, est un historien, auteur d'une dizaine d'ouvrages traduits dans plusieurs langues.Il a enseigné l'histoire des idées à l'Université d'Indiana (Bloomington) et à la Faculté des lettres de l'Université de Genève (l'Institut universitaire d'études européennes), dont il est professeur honoraire depuis 1998.

Michel RAGON

Michel Ragon est né par hasard à Marseille le 24 juin 1924
La voie libertaire
Lorsque Michel Ragon débarque à Paris à la Libération, le milieu des écrivains prolétariens et le milieu anarchiste sont intimement liés. Henry Poulaille fait rencontrer à Ragon Rirette Maitrejean et Edouard Dolléans. Ragon se lie d'amitié avec le poète Armand Robin qui lui fait lire Le Libertaire, et l'oriente vers la FA où il rencontre Maurice Joyeux, Brassens et bien d'autres. Il rencontre Georges Conchon, Daniel Guérin, Gaston Leval... Admirateur de Rousseau, de Proudhon et de Fourier, Ragon affirme son anti-marxisme dans le pamphlet Karl Marx publié en 1959. En 1962, il soutient Louis Lecoin en grève de la faim pour obtenir un statut pour les objecteurs de conscience.
Dans les années 80, il collabore au Monde Libertaire, il défend Radio Libertaire quand celle-ci est plusieurs fois menacée d'interdiction.
Ragon n'est pas un théoricien de l'anarchisme. Pour lui, l'anarchie est affaire de fidélité et d'amitiés
La critique d'art
Ami dès 1943-1944 des peintres nantais James Guitet et Martin Barré, Michel Ragon fréquente dès 1946 les galeries parisiennes où il découvre les toiles de jeunes peintres abstraits alors totalement inconnus : Hans Hartung, Jean-Michel Atlan, Pierre Soulages, Serge Poliakoff, Gérard Schneider...
Il est aussi un des premiers amateurs de l'Art Brut : dès 1946 il rencontre Gaston Chaissac et lui consacre un article dans la revue de Poulaille, Maintenant. Il devient ami de Jean Dubuffet. En 1983, il préfacera un catalogue pour La Fabuloserie de son ami l'architecte Alain Bourbonnais.
Il devient également en 1949 le correspondant français des artistes du groupe Cobra (Jorn, Dotremont, Appel, Corneille, Constant, Pierre Alechinsky…). A cette occasion, il voyage au Danemark.
Comme il est un des rares à s'intéresser alors à tous ces artistes abstraits ou "informels", il devient critique d'art par hasard, par amitié... A partir de 1948, il publie des articles plus ou moins régulièrement dans les revues Arts, Neuf (revue de Robert Delpire), Le Jardin des Arts, Arts-Loisirs, Galerie des Arts, Les Echos. Il anime la revue Cimaise (revue de l'art abstrait) de 1953 à 1963, puis de 1967 à 1974. Il publie L'aventure de l'art abstrait en 1956. Dans les années 50 et 60, il continue à défendre de nouveaux peintres et sculpteurs : Jean Fautrier, Marta Pan, Alexander Calder, Francis Bacon, Louise Nevelson, des peintres de l'école de New-York (Franz Kline, Mark Rothko, Robert Rauschenberg, Jasper Johns), Antonio Saura, Dado, Jacques Poli...
Cet intérêt pour des formes d'art peu prolétariennes amènera sa brouille avec Henry Poulaille. Mais Ragon n'a jamais accepté de se laisser enfermer dans aucune chapelle, il s'intéresse à de multiples sujets : la musique contemporaine (Iannis Xenakis, Olivier Messiaen, Eric Satie...), la danse contemporaine (Maurice Béjart), le théâtre d'avant-garde (Arthur Adamov, René de Obaldia..., puis Tadeusz Kantor).
Il publie plusieurs ouvrages consacrés au dessin d'humour et à la caricature. Ses amis dessinateurs l'élisent président d'honneur de la SPH (Société protectrice de l'humour) de 1967 à 1976.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Ragon

 
Edgard Wind
 
Arthur Cravan

ARTHUR CRAVAN : INSOUMIS, POÈTE, BOXEUR ET CONFÉRENCIER

De son vrai nom Fabian Lloyd, Arthur Cravan naît à Lausanne en 1887. Il est de nationalité anglaise par son père qui ne s’occupe absolument pas de lui. Sa mère Nelly est française, elle se remarie avec le docteur Grandjean. Arthur a un frère, Otho. Le poète Oscar Wilde (1854-1900) est le mari de la sœur de son père. Arthur Cravan se revendiquera avec fierté de ce parent et se présentera comme l’authentique neveu d’Oscar Wilde.

L’INSOUMIS

Arthur Cravan est viré de partout : école, lycée, travail. A 16 ans, il dort sous les ponts de Londres puis traverse les États-Unis, de New York à la Californie. Pour survivre, il est marin, muletier ou cueilleur d’oranges. En 1904, à Berlin, il passe son temps à fréquenter les drogués, les prostitués et les homosexuels. On lui conseille vivement de quitter la ville. La même année, il aurait participé à un cambriolage à Lausanne. Il se vante d’ailleurs d’être l’auteur de plusieurs vols et d’attaques à main armée. En 1906, il est homme de chauffe sur un cargo. Il déserte en Australie où il exerce le métier de bûcheron. Les années suivantes, on le retrouve à Munich avec son frère qui étudie la peinture, puis à Florence et ensuite à Paris. Il est l’ami du critique d’art Félix Fénéon et du peintre Kees Van Dongen, tous deux anarchistes. C’est en 1910 qu’il prend le pseudonyme d’Arthur Cravan. On ne sait toujours pas s’il s’agit d’un anagramme, du nom d’une ville ou bien d’une oie sauvage. Il exerce alors la profession de marchand d’art.
Entre 1914 et 1918, il semble faire tout ce qui est possible pour échapper à la mobilisation et à la guerre. En 1914, il voyage à travers les Balkans. Le 16 août à Athènes, il se fait passer pour un Canadien. En 1916, il est à Barcelone. En 1917, il s’embarque à nouveau pour les États-Unis. Après avoir zoné dans Central Park à New York, il rencontre Mina Loy (1882-1966), poète anarchiste et futuriste. Le futurisme n’est alors pas fasciste, il le deviendra après 1918 en Italie avec Marinetti. Arthur Cravan est en possession d’un passeport russe et il semble qu’il cherche à obtenir le statut d’objecteur de conscience. Au mois de septembre 1917, il parcourt le nord-est des États-Unis et le Canada en auto-stop. Il est parfois déguisé en femme. En octobre, il se fait embaucher sur un bateau danois puis sur une goélette mexicaine. Son projet est de rejoindre Buenos Aires en Argentine.
Le 17 décembre, on le retrouve sur la frontière mexicaine. « Je suis l’homme des extrêmes et du suicide », écrit-il alors. Mina Loy le rejoint à Mexico où ils se marient. Cette année-là, il possède la nationalité mexicaine. Ils voyagent ensemble au Mexique, au Brésil et au Pérou. Mina Loy part seule pour Buenos Aires, Arthur Cravan devant la rejoindre plus tard. Ils ne se reverront jamais. Plusieurs versions de sa mort ont été avancées. Mina Loy apprendra que deux corps d’hommes abattus ont été retrouvés sur la frontière du Mexique, le signalement de l’un deux pouvant correspondre à Arthur Cravan. Pour le poète Williams Carlos Williams, il aurait disparu en mer au large de l’Amérique centrale. Pour André Breton, c’est dans le golfe du Mexique que sa légère embarcation aurait sombré… La fille de Mina et d’Arthur, Fabienne, naît en avril 1919 en Grande-Bretagne.

LE POÈTE

L’œuvre connue d’Arthur Cravan se compose d’une dizaine de poèmes et d’exercices poétiques, des cinq numéros de la revue Maintenant, de notes, de quelques articles et de lettres.
On suppose que Cravan est le rédacteur unique de Maintenant. Il signe les articles de divers pseudonymes : Marie Lowitska, Robert Miradique ou bien Edouard Archinard où l’on reconnaît presque l’anagramme du mot anarchie. On retrouve le nom d’Archinard sur des peintures qui ont été exposées en 1914 chez Bernheim Jeune. A cette époque, Félix Fénéon y travaillait et l’on sait qu’il possédait plus tard quatre de ces toiles.
Les cinq numéros de Maintenant proposent quatre poèmes, trois textes sur Osccar Wilde, une satire de critique d’art ainsi que des notes et annonces plus ou moins fantaisistes.
Le numéro 1 de Maintenant paraît en avril 1912. il le vend lui-même sur une poussette, accompagné de divers personnages (un boxeur, un peintre hongrois…). On peut y lire un poème et un document sur Oscar Wilde. Avant l’âge de 30 ans, Arthur Cravan se désintéressait totalement de la littérature. Il projette désormais de se faire passer pour mort afin de mieux attirer l’attention sur son œuvre.
Dans le numéro 2 (juillet 1913), il raconte sa rencontre avec André Gide. Elle commence par : « - Qu’avez-vous lu de moi ? – J’ai peur de vous lire (monsieur Gide) ». Elle se termine par : « - Monsieur Gide, où en sommes-nous avec le temps ? – Il est six heures moins un quart » !
Dans le numéro 3 (octobre-novembre 1913), il prétend qu’Oscar Wilde est toujours en vie et qu’il l’aurait même rencontré le 23 mars 1913. A noter qu’à cette date, Oscar Wilde est enterré au Père-Lachaise depuis 13 ans !
Le numéro 4 est consacré au Salon des Indépendants. Il vend le journal aux portes du Salon. Tous les peintres exposés en prennent pour leur grade. Seul, Van Dongen trouve grâce à ses yeux car il avait le bon goût d’organiser des matchs de boxe dans son atelier. Au Salon, Arthur Cravan est pris à partie par une dizaine de personnes qui veulent lui régler son compte. Pour défendre Marie Laurencin qui est insultée, Apollinaire provoque Cravan en duel. Il sera même condamné à 8 jours de prison pour injures envers elle. Bien qu’ami de Sonia Delaunay, il la critique sévèrement. Ils se réconcilieront cependant l’année suivante. « L’Art avec un grand A, est au contraire, chère mademoiselle, littérairement parlant, une fleur (ô ma gosse !) qui ne s’épanouit qu’au milieu des contingences, et il n’est point douteux qu’un étron soit aussi nécessaire à la formation d’un chef-d’œuvre que le loquet de votre porte, ou, pour frapper votre imagination d’une manière saisissante, ne soit pas aussi nécessaire, dis-je, que la rose délicieusement alangourée qui expire adorablement en parfum ses pétales languissamment rosés sur le paros virginalement apâli de votre délicatement tendre et artiste cheminée (poil aux nénés) ». « Il faut absolument vous fourrer dans la tête que l’art est aux bourgeois et j’entends par bourgeois : un monsieur sans imagination ».
Dans le numéro 5 (mars-avril 1915), il écrit un texte intitulé Poète et boxeur.

LE BOXEUR

Arthur Cravan met sur le même plan la boxe et la poésie. Dès 1910, il pratique la boxe avec son frère. Il devient même champion mi-lourd des novices amateurs puis champion de France. En 1914, il participe à un match à Athènes. Sur les affiches, il est présenté comme boxeur canadien.
En 1916, il est professeur de boxe à Barcelone. Au mois de mars, un match important est organisé. Il va rencontrer Jack Johnson, champion du monde mi-lourd. Il s’agit en fait d’une grosse escroquerie. Johnson s’est enfui des États-Unis, accusé de proxénétisme. C’est un boxeur presque fini. Bien que mis knock-out au sixième round, Cravan touchera une partie de la recette. A noter que le match fut arbitré par un certain Tony Bastos, un nom pareil ça ne s’invente pas !
En 1918, il enseigne encore la boxe à Mexico.

LE CONFÉRENCIER

Pour défendre ses idées sur l’art, la poésie ou l’humour, Cravan organise des conférences d’un genre bien particulier. « Qu’on le sache une fois pour toutes : je ne veux pas me civiliser ».
Le 13 novembre 1913, il engueule le public présent et fait mine de se suicider.
Le 27 novembre 1913, au cercle de la Biche, il réclame le silence à coups de gourdin et au son d’un trompe. Il regrette que le choléra n’ait pas emporté à 30 ans tous les grands poètes. Il raille Marinetti. Il défend la vie moderne, ardente et brutale…
Le 5 juillet 1914, avant de parler, il tire des coups de pistolet. Tantôt riant, tantôt sérieux, il profère des insanités contre l’art et la vie. En se dandinant et en lançant des injures, il fait l’éloge des sportifs, des homosexuels, des fous et des voleurs.
A New York, une conférence est organisée le 19 avril 1917, à l’occasion de l’exposition des Indépendants. Soûlé par ses amis Marcel Duchamp et Francis Picabia, il monte ivre mort sur scène. Il ne prononce pas un mot et commence un strip-tease devant un parterre de dames venues écouter une conférence sur l’art. La police intervient. Il est condamné à huit jours de prison et à payer une amende.
Un autre jour, il provoque un nouveau scandale au Bal des Artistes où il se rend vêtu d’un drap et la tête recouverte d’une serviette de bain. Il déclare alors à Mina Loy : « Tu devrais venir vivre avec moi dans un taxi : nous pourrions avoir un chat ».

Arthur Cravan disait de lui-même : « Je suis toutes les choses, tous les hommes, et tous les animaux ». Il attaquait la société bourgeoise et surtout l’art qu’il considérait comme une imposture suprême. Pour lui, tout art est superflu et même dangereux en tant qu’expression d’une société à l’agonie. Seule comptait pour lui l’intervention de la personne, c’est-à-dire la vie au lieu de l’art. Il s’en prenait à l’intellectualisme de certains cercles parisiens des années 1910. Par ses provocations, sa critique de l’art et des pseudo-avant-gardes, il est le précurseur des dadaïstes qui étaient fascinés par sa personnalité. Pour Blaise Cendrars,  « Dada est Dada et Arthur Cravan est son prophète ». On doit à André Breton et aux surréalistes d’avoir sauvé son œuvre et sa mémoire.

(Précédemment paru dans K-y-é, n° 12, spécial Arthur Cravan, été 1997, ce texte a été revu et complété)
Felip Equy

Pour en savoir plus
Œuvres de Cravan
Cravan, Arthur. Maintenant : avril 1912-mars avril 1915. Seuil, 1995. 135 p. (L’École des lettres). 6,10 €.
Cravan, Arthur. Œuvres : poèmes, articles, lettres. Ivréa, 1992. 283 p. 24,39 €.
Sur Cravan
Borras, Maria LLuisa. Arthur Cravan : une stratégie du scandale ; suivi de Maintenant. J.-M. Place, 1996. 378 p. 35,83 €.
Pierre, José. Arthur Cravan, le prophète. Le Temps qu’il fait, 1992. 56 p. 7,50 €.
Squarzoni, Philippe. Portrait inédit de Arthur Cravan : authentique neveu d’Oscar Wilde, poète boxeur, licencié ès lettres. Le 9e monde, 2003. 30 p. 4 €. (biographie en bande dessinée).
Site Internet consacré à Cravan : http://www.excentriques.com/cravan/index.html
Œuvres de Mina Loy
Loy, Mina. Le Baedeker lunaire. L’Atelier des brisants, 2000. 176 p. 22,87 €. (premiers poèmes).
LOy, Mina. Insel. L’Atelier des brisants, 2001. 220 p. (Comme). 19,82 €. (roman).

Ramon Acin

Ramon Acin (1888-1936) :
Une esthétique anarchiste et d'avant-garde

Les éditions Virus de Barcelone publient dans leur collection Memoria des textes très intéressants qui restent malheureusement inédits en français, sans doute faute de traducteurs et d'éditeurs. Antonio Telléz a publié 3 livres sur le Réseau d'évasion du Groupe Ponzán, l'attentat aérien contre Franco et le MIL et Puig Antich. Le livre d'Ingrid Strobl est consacré aux femmes combattantes en Espagne puis dans la Résistance française. En collaboration avec le CIRA de Lausanne, des textes du pédagogue libertaire Híginio Noja Ruiz ont pu être retrouvés. Enfin Sonya Torres Planells a publié en 1998 un ouvrage consacré à Ramón Acín. L'auteur fait partie du Groupe de recherches sur la théorie de l'art à Barcelone, elle a également écrit plusieurs articles dans la revue libertaire culturelle Orto.
Ramón Acín est un personnage très attachant aux multiples facettes. Il fut un actif militant anarcho-syndicaliste, un pédagogue libertaire, un écrivain et un artiste d'avant-garde.

L'ANARCHISTE
Né en 1888 à Huesca en Aragon, dès 1913 il participe à Barcelone à la création de la revue La Ira. Son sous-titre était : «organe d'expression du dégoût et de la colère du peuple». Il collaborera à de nombreuses revues anarchistes en Aragon et en Catalogne : Floreal, El Talión, Cultura y acción, Lucha social, Solidaridad obrera... Il participe aux divers congrès de la CNT où il représente la ville de Huesca. Sa popularité y était telle qu'il aurait pu facilement devenir maire mais ses convictions anarchistes l'éloignèrent de cette idée. Ses écrits l'enverront à plusieurs reprises en prison. Sa participation à des soulèvements le contraignent à l'exil à Paris en 1926 et 1931. En 1936, les autorités de Huesca refusant d'armer le peuple, l'armée et la garde civile prennent facilement le pouvoir. La répression est terrible : parmi les nombreux fusillés se trouvent Ramón Acín et sa femme Conchita Monrás.
LE PEDAGOGUE
En 1916, il est nommé professeur de dessin à l'Ecole normale de Huesca. Non-violent, il pense que l'éducation est la principale arme de la révolution sociale. Partisan de l'éducation rationaliste, il est un admirateur de Francisco Ferrer et de Joaquín Costa. Avec sa femme, il se charge de l'éducation de ses deux filles Katia et Sol. Il organise des cours du soir pour les ouvriers et en 1922, il crée une académie privée de dessin à son domicile où il peut mettre en application une pédagogie libertaire. En 1932, il organise avec Herminio Almendros le premier Congrès de la technique de l'imprimerie à l'école où sont présentées les réalisations de Célestin Freinet. Un deuxième congrès sera organisé en 1935.
L'ECRIVAIN
Ramón Acín a écrit plus d'une centaine d'articles aussi bien dans la presse libertaire que dans la presse régionale (El Diario de Huesca notamment). On y trouve des critiques idéologiques, des textes autobiographiques, des critiques d'art et des hommages rendus à des personnages illustres ou à des amis. Il est à remarquer son intérêt pour l'écologie (articles sur le reboisement), la défense animale (textes contre la tauromachie), le végétarisme et le naturisme. Il anime également des conférences sur des sujets aussi variés que les enfants russes, les employés de commerce, l'anti-électoralisme ou l'écrivain Ramón Gomez de la Serna.
L'ARTISTE
L'oeuvre artistique de Ramón Acín est très variée. Il a publié plus de 80 dessins et caricatures contre la guerre, l'Eglise, la corrida... En 1913, l'obtention d'une bourse lui permet de voyager et de faire de grandes peintures à l'huile (par exemple une Vue de Grenade depuis le Generalife). A Paris, il a été en contact avec les artistes d'avant-garde. Il est ami avec Picasso, Dali et Buñuel. Il publie plusieurs manifestes artistiques. En 1928, son manifeste sur Goya s'oppose aux commémorations officielles. Sculpteur, il réalise le monument des Pajaritas (cocottes en papier) qui est aujourd'hui l'un des symboles de la ville de Huesca. Il expose à Madrid en 1931 des sculptures en plaques de métal découpées qui connaissent un grand succès (La Danseuse, Le Garroté). Influencé par le surréalisme, il réalise plusieurs collages. Lauréat d'un gros lot à la loterie, il va produire le film de Buñuel Terre sans pain et voyage pour cela avec lui à Las Hurdes en Estrémadure. Enfin, il s'intéresse aux arts et traditions populaires : il collecte des objets anciens en vue de l'ouverture d'un musée.

Felip Equy

 

Jean Vigo : Entre la poésie et la révolte

La vie du cinéaste Jean Vigo fut courte (1905-1934). Il a réalisé seulement quatre films dont la durée totale n'atteint pas trois heures. Mais L'Atalante et Zéro de conduite sont des films remarquables par leur poésie et leur esprit de révolte.
ALMEREYDA
Il n'est pas possible de parler de Jean Vigo sans évoquer la vie de son père Miguel Almereyda. Sa mort dramatique en 1917 allait profondément marquer Jean Vigo. Né en 1883, il vient à Paris à l'âge de quinze ans et exerce le métier de photographe. Il fréquente les milieux anarchistes et connaît bien vite la prison. Il sera condamné pour vol puis pour fabrication d'explosifs et pour divers délits de presse. Il collabore au Libertaire de Sébastien Faure. Il abandonne son vrai nom (Eugène Bonaventure de Vigo) pour le pseudonyme d'Almereyda (anagramme de : y a de la merde !).
En 1903 Almereyda avait rencontré une militante, Emily Cléro. Leur fils, Jean Vigo dit Nono, naît en 1905. Jeanne Humbert (1890-1986), anarchiste et néo-malthusienne, raconte dans une brochure ce que furent les premières années de sa vie. ses parents vivaient dans une misère noire. Pour survivre, il leur est même arriver d'écouler de la fausse monnaie. lorsque Jeanne voit Jean pour la première fois, il se trouve enveloppé dans un tas de chiffons dans la chambre d'un hôtel de dernière catégorie. Jeanne sera nommée marraine laïque et s'occupera parfois pendant des semaines entières du bébé. En effet quand il n'est pas trimbalé de salles de réunions en bistrots, il est oublié chez des amis pendant plusieurs jours. Ces conditions de vie difficiles auront probablement des conséquences sur la santé de Jean.
Après avoir participé au Congrès antimilitariste d'Amsterdam, Almereyda crée en 1906 le journal La Guerre sociale aux côtés de Gustave Hervé, socialiste révolutionnaire. Il crée également les Jeunes gardes révolutionnaires qui se battent dans la rue avec les royalistes mais aussi avec les individualistes du journal L'Anarchie. Peu à peu il va s'éloigner des idées libertaires. De pacifiste, il va devenir militariste révolutionnaire puis militariste tout court. En 1913, il crée le journal Le Bonnet rouge qui en 1914 soutien l'entrée en guerre de la France. Il est l'ami du ministre radical Louis Malvy duquel il obtient la non-application du carnet B. A l'entrée en guerre tous les révolutionnaires auraient dû se retrouver en prison. A la place, ils découvriront les tranchées !
La Guerre sociale puis Le Bonnet rouge avaient connu un énorme succès. Aussi, le train de vie d'Almereyda avait complètement changé : voitures, résidences, maîtresses... En 1917, constatant les dégâts de la guerre, il vire de bord, retrouve des positions pacifistes et soutient la Révolution russe. La droite et l'extrême-droite veulent sa peau. A travers lui, ce sont les ministres radicaux Caillaux et Malvy qui sont visés. une affaire de chèque d'origine étrangère sert de prétexte à son arrestation. Le 13 août 1917, il est retrouvé mort dans sa cellule. On ne sait toujours pas s'il s'agit d'un crime ou d'un accident (Almereyda était très malade et avait besoin de drogue).
Sébastien Faure portera un jugement très sévère sur Almereyda : « Il se proclamait anarchiste, croyait l'être et passait pour tel. Le fut-il réellement ? J'ai peine à le croire, tant il me paraît impossible qu'on cesse d'être anarchiste quand on l'a été vraiment, sérieusement, profondément ».Quoi qu'il en soit, pendant toute sa vie, Jean Vigo restera marqué par l'amour et le culte qu'il voue à son père. Il n'aura malheureusement pas le temps d'obtenir sa réhabilitation.
A douze ans, Jean Vigo est recueilli par Gabriel Aubès, beau-père de Miguel Almeyreda. Il doit dissimuler son identité car l'affaire du Bonnet rouge a causé un énorme scandale. Il connaît des années très difficiles : il est déjà atteint par la tuberculose, il est privé de son père, il est éloigné de sa mère qui se désintéresse de lui et il se retrouve dans un internat insupportable. Son séjour au collège de Millau de 1918 à 1922 lui inspirera la plupart des scènes de Zéro de conduite. De 1922 à 1925, il est au lycée de Chartres où il obtient le bac. Alors qu'il suit un traitement médical à Font-Romeu, il rencontre Lydou (Elisabeth Losinska), fille d'un industriel polonais. Ils s'installent ensuite à Nice.
A PROPOS DE NICE
Jean Vigo sait qu'il veut devenir cinéaste . Grâce au père de Lydou, il peut s'acheter une caméra. Il rencontre Boris Kaufman. Né en 1906, celui-ci serait (on n'en est pas sûr) le frère du réalisateur soviétique Dziga Vertov (1895-1924), pionnier du cinéma documentaire, créateur du cinéma vérité. De la fin 1929 à mars 1930, Vigo et Kaufman vont arpenter les rues de Nice afin de réaliser leur premier film A propos de Nice.
Jean Vigo a dit d'A propos de Nice qu'il s'agissait d'un « point de vue documenté » et non d'un documentaire. Il est influencé par les théories de Vertov. Ce film est un regard satirique sur le monde fortuné des estivants. Nice est une ville qui vit du jeu. Vigo nous montre les grands hôtels, les étrangers, la roulette, tout un monde qui contraste avec les quartiers pauvres. Tout ce monde d'oisifs est voué à la mort. Il s'agit d'une violente critique sociale. Plusieurs scènes sont des métaphores : un cireur cire des pieds nus, une femme se retrouve soudain nue dans son fauteuil, un estivant semble frappé de paralysie...
Son premier film ayant obtenu un succès d'estime, Jean Vigo peut envisager sa carrière de cinéaste avec optimisme. En 1930 à Nice, il crée le ciné-club Les Amis du cinéma. Les adhérents purent y découvrir entre autres des films soviétiques. En 1931 il réalise un film de commande de onze minutes sur le champion de natation Jean Taris. Ce film est surtout remarquable pour les prises de vues sous-marines que Vigo réutilisera dans L'Atalante. La même année Jean et Lydou ont un e fille, Luce. Il obtient ensuite la commande d'un court-métrage sur le tennisman Henri Cochet mais le projet sera abandonné. En 1932 il rencontre à Paris Jacques-Louis Nounez. C'est un homme d'affaires qui aime le cinéma, il se sent proche de Vigo et accepte d'être son producteur.
ZERO DE CONDUITE
Entre décembre 1932 et janvier 1933, Vigo tourne Zéro de conduite. Le directeur de la photo est Boris Kaufman, la musique est de Maurice Jaubert . C'est une oeuvre autobiographique puisque le film met en scène des enfants internes dans un collège. la discipline y est si sévère que les enfants préparent une conspiration. L'élève Tabard dit merde au professeur mielleux qui lui caressait la main. Convoqué chez le proviseur, sommé de s'expliquer, il n'a qu'une réponse : « Monsieur le professeur, je vous dis merde ! ». Cette réplique est inspirée d'une manchette de La Guerre sociale adressée au gouvernement par Almereyda : «Je vous dis merde ! ». Plus tard, la révolte éclate au dortoir. Les plumes volent, le surveillant est attaché sur son lit. le lendemain est le jour de la fête du collège. Les officiels invités (préfet, prêtre, militaire) reçoivent toutes sortes de projectiles de la part des enfants grimpés sur le toit. le désordre est général, le drapeau à tête de mort est hissé, les enfants s'enfuient sur les toits puis dans la campagne.
Zéro de conduite fut critiqué par le pouvoir. Les protestations furent nombreuses, notamment celle des Pères de famille organisés. Pour eux, le film faisait l'éloge de l'indiscipline et constituait une atteinte au prestige du corps enseignant. Après une projection unique, le film est interdit par la censure et les cinéphiles devront attendre 1945 pour le voir. Vigo avait pris le parti des enfants représentant l'imagination et la création contre les adultes, bourgeois hypocrites et méchants. Ce film n'est cependant pas manichéen car les enfants ne sont pas tous des saints : ils peuvent être eux aussi sournois et pervers. Zéro de conduite a une profonde sensibilité libertaire. Face aux entraves à la liberté et au bonheur, la révolte est nécessaire. Jean Vigo représente les tenants du pouvoir que sont l'Etat, l'Eglise et l'armée sous la forme de marionnettes qu'il faut abattre dans un grand jeu de massacre.
EVADE DU BAGNE
Malgré la censure, Jacques-Louis Nounez a toujours confiance en Jean Vigo et est prêt à produire un nouveau film. Vigo a plusieurs projets. L'un deux Evadé du bagne nous intéresse plus particulièrement. il s'agit de l'adaptation de la vie d'Eugène Dieudonné. celui-ci était un anarchiste illégaliste lié aux membres de la Bande à Bonnot. A la fin de l'année 1911, Bonnot et ses compagnons avaient agressé à Paris un encaisseur de la Société générale pour lui voler 20000 francs en billets et 5000 francs en or. Des rafles ont lieu dans les milieux anarchistes. Dieudonné, ouvrier menuisier de 27 ans , familier du journal L'Anarchie, est arrêté ; l'encaisseur affirme le reconnaître alors qu'il assure qu'au moment des faits, il se trouvait à Nancy. Bien qu'innocenté par Jules Bonnot avant sa mort, par une lettre de Garnier et les déclarations de Raymond la Science au procès, Dieudonné est condamné à mort. Il sera gracié mais envoyé au bagne en Guyane.
Eugène Dieudonné tentera deux fois de s'évader mais il sera repris à chaque fois. La troisième tentative sera la bonne. Après avoir frôlé plusieurs fois la mort , il arrive au Brésil. Il est menacé d'extradition. Le célèbre journaliste Albert Londres prend sa défense et obtient sa grâce. Dieudonné rentre en France où il reprend son métier d'ébéniste. Lors de son procès en 1912, Almereyda l'avait soutenu. Jean Vigo connaissait bien Dieudonné qui avait fabriqué les meubles de son appartement. Il le charge d'ébaucher une première adaptation cinématographique d'après les textes d'Albert Londres. Dieudonné avait accepté de jouer son propre rôle et Vigo envisageait de tourner le film en Guyane même. Bien que très avancé, ce projet fut abandonné car les risques de censure étaient grands, les risques financiers également. En août 1933, Nounez confie à Vigo un scénario plus anodin. La censure ne pourra pas intervenir et Vigo pourra faire d'un sujet banal, une oeuvre personnelle. Ce film, L'Atalante sera le chef-d'oeuvre de Vigo mais également son dernier film.
L'ATALANTE
L'Atalante fut tourné de novembre 1933 à janvier 1934. Le scénario original de Jean Guinée a été remanié en profondeur par Jean Vigo et Albert Riéra. Boris Kaufman est toujours directeur de la photo. Les décors sont de Francis Jourdain qui fut l'ami d'Almereyda. Le montage est de Louis Chavance qui avait des opinions libertaires. Ce film bénéficie de plus de moyens que les précédents. Il y a une véritable distribution : Michel Simon, Dita Parlo, Jean Dasté...
Un marinier épouse une jeune paysanne qui s'acclimate mal sur une péniche où règne un vieil original (Michel Simon). Lorsque la péniche arrive dans la banlieue de Paris, la femme quitte son mari. Tous deux sont désespérés mais ils se retrouvent et s'aiment à nouveau. Vigo a transformé un scénario d'une extrême banalité en un poème d'amour fou où la critique sociale n'est pas absente. Dès le début, lors de la noce seuls les mariés paraissent sympathiques ; le reste de l'assistance est ridicule et se tient à distance, hostile. Jean Vigo aborde les problèmes sociaux de son temps : il montre la campagne en cours d'industrialisation (pylônes, terrains vagues), des files de chômeurs, les conflits entre le marinier et son patron, le lynchage par la foule d'un voleur présumé. La cambuse de Michel Simon est un vrai bric-à-brac surréaliste : on y voit des mains coupées dans un bocal, des automates, un vieux phono qui émerveillent la jeune mariée. Le regard que porte Vigo sur le couple n'est pas moraliste ; il y a incompréhension entre les mariés et si la femme s'enfuit, c'est parce qu'elle veut échapper à la grisaille de la vie quotidienne. Le marinier doit plonger au fond de l'eau pour retrouver le visage de sa bien-aimée.
La critique réservera un bon accueil à L'Atalante. Malheureusement la Gaumont, craignant la censure et ne trouvant pas le film assez commercial, le sortit sous une forme mutilée. Des scènes disparurent (Michel Simon faisant fumer la femme tatouée sur son ventre), une rengaine (Le chaland qui passe) fut substituée à la musique de Jaubert. Ce n'est que depuis quelques années que l'on peut voir une version plus conforme au travail de Vigo. Sa carrière cinématographique s'arrêtera là car il meurt en octobre 1934, sa femme Lydou mourra cinq ans plus tard.
Jean Vigo a été marqué par son enfance mal vécue et le souvenir obsédant d'un père assassiné. Il sera révolté contre une société opprimante. Il continuera a fréquenter les amis de son père : Francis Jourdain, Fernand Desprès, Victor Méric, Jeanne Humbert. plusieurs d'entre eux, enthousiasmés par la Révolution russe, ont rejoint les rangs du Parti communiste. Jean Vigo n'y adhérera pas car il est partisan d'un rassemblement de toutes les formes de gauche. Il reste en contact avec les journaux anarchistes auxquels il envoie des invitations pour la présentation de ses films. Il assiste à Nice à une conférence de Jeanne Humbert et lit avec attention son journal La Grande réforme. En 1932, il prend part aux activités de l'AEAR (Association des écrivains et artistes révolutionnaires). Après l'émeute fasciste du 6 février 1934, il signe l'appel à l'unité de toutes les forces ouvrières qui sera adressé entre autres à l'Union anarchiste.
Chaque année le Prix Jean Vigo récompense l'auteur « d'un film qui se caractérise par l'indépendance de son esprit et la qualité de sa réalisation ». les films de Jean Vigo ont influencé plusieurs cinéastes français. pour conclure, laissons la parole à François Truffaut : « J'ai eu le bonheur de découvrir les films de Jean Vigo en une seule séance, un samedi après-midi de 1946, au Sèvres-Pathé, grâce au Ciné-club de la chambre noire animé par André Bazin... J'ignorais en entrant dans la salle jusqu'au nom de Jean Vigo mais je fus pris aussitôt d'une admiration éperdue pour cette oeuvre dont la totalité n'atteint pas deux cents minutes de projection ».
Felip Equy

George Grosz 

George Grosz : des dessins contre l'ordre établi

George Grosz fut un dessinateur et un peintre allemand puis américain. Témoin de la première Guerre mondiale, de l'échec de la Révolution en Allemagne puis de la montée du nazisme, il a réalisé des dessins qui sont une violente attaque contre l'ordre établi. Il a exprimé dans son art sa haine pour le militarisme, le clergé et la bourgeoisie. Son influence sur les caricaturistes d'aujourd'hui est indéniable. Ses dessins sont souvent utilisés dans des dossiers ou des documents à l'école pour illustrer l'histoire de l'Allemagne entre 1918 et 1933.
Il est né à Berlin en 1893. Il passe son enfance en Poméranie. Il suit des études artistiques à l'Académie royale de Dresde puis à Berlin. Son premier dessin est publié en 1910. En 1913, il voyage à Paris où il rencontre le peintre Jules Pascin.
Il est volontaire en 1914 mais est réformé pour raisons de santé en 1915. Il est réincorporé en 1917 et finira la guerre dans divers centres hospitaliers. Plusieurs de ses dessins montrent les champs de batailles avec leurs cortèges de destructions, de morts et de prisonniers. En 1916, refusant le nationalisme germanique, il transforme son prénom Georg en George et son nom Gross en Grosz. Il parle anglais par provocation.
Ses influences sont multiples. Ses débuts sont marqués par le Jugendstil (Art Nouveau). On retrouve le futurisme italien avec son dynamisme et sa qualité visionnaire dans une oeuvre comme La Ville (1916). Puis c'est la période dadaïste avec des photomontages et des collages pour des publications satiriques qu'il anime. L'expressionnisme est ensuite très présent, notamment dans Ecce Homo, un recueil d'aquarelles antireligieuses et antimilitaristes. Après 1924, on a qualifié aussi sa peinture de vériste dans le sens de la Nouvelle Objectivité.
Il défend la Révolution soviétique et adhère au KPD (Parti communiste allemand) en décembre 1918. L'écrasement de la révolution allemande radicalise ses dessins. Parmi les oeuvres de cette époque, on peut citer Noske buvant à la mort de la jeune révolution (1919), Ouvriers jugeant l'armée sous un portrait de Karl Liebknecht (1919), Allemagne conte d'hiver (1917-1919). Au centre de cette peinture, aujourd'hui perdue, un gros bourgeois allemand, le cigare aux lèvres lit son journal. Au dessous de lui sont représentés les trois piliers de la société : l'armée, l'Eglise, l'école. Il se cramponne à sa fourchette et son couteau, autour de lui, le monde vacille. Un matelot révolutionnaire et une prostituée complètent ce tableau. Les guérisseurs de la foi (extrait du recueil Gott mit uns, 1920) représente un squelette se présentant devant le conseil de révision. Tous les officiers présents l'envoient sans problème à l'armée.
L'hommage à Oskar Panizza (1917-1918) est réalisé selon le principe du collage. la couleur dominante est rouge sang. Le tableau représente une procession hallucinante de figures déshumanisées. Au premier plan, trois figures symbolisent la syphilis, l'alcoolisme et la peste. La mort triomphe au centre de la composition. La folie de la race humaine rappelle Bosch et Bruegel. Oskar Panizza était psychiatre et écrivain maudit. Il fut deux fois condamné pour blasphème et crime de lèse-majesté. A partir de 1904, il sera interné.
Dada est né à Zurich en 1916. Le mouvement arrive à Berlin en 1918. George Grosz en est l'un des premiers représentants Il réalise avec John Heartfield (1891-1968) un photomontage intitulé Dadamerika. Les oeuvres, écrits et manifestations collectives sont influencés par le mouvement révolutionnaire marxiste mais avec le poète Franz Jung, à Berlin, Dada présente également des tendances anarchistes ou nihilistes. La première soirée Dada est organisée en avril 1919 dans la salle de la Nouvelle Sécession. Le poète et écrivain Richard Huelsenbeck (1892-1974) prononce le premier manifeste Dada dont il est le principal auteur. Il affirme le cosmopolitisme du mouvement ainsi que l'opposition à toute tendance éthique ou esthétique.
Dans les meetings Dada, les spectateurs étaient couverts d'injures. On en venait régulièrement aux mains et il fallut demander l'autorisation de la police avant d'organiser une nouvelle réunion. Tout était tourné en dérision. Les différends entre artistes se réglaient aussi sur la scène. Un jour, une course fut organisée entre une machine à coudre manoeuvrée par George Grosz et une machine à écrire actionnée par Walter Mehring. George Grosz fut nommé Propagandada. Berlin fut couvert d'affichettes avec des slogans tels que « Dada ist da ! », « Dada siegt », « Dada ! Dada über alles », « Dada ist sinnlos » (Dada n'a pas de sens). Dada représente un nihilisme total : le néant, le vide, le trou. En 1919 et 1920 paraît la revue Der Dada.
En 1920, George Grosz, John Heartfield et Raoul Hausmann organisent la première Foire internationale Dada. Elle a lieu à la Galerie Otto Burchard. Au plafond était accroché un général empaillé avec une tête de porc, oeuvre de Rudolf Schlichter. Une pancarte signalait qu'il avait été « pendu par le peuple ». 174 oeuvres sont présentées : dessins, collages et objets, textes Dada et politiques. On remarque la présence d'oeuvres de Max Ernst et d'Otto Dix. La galerie sera fermée sur ordre de la police et condamnée à une amende.
En 1922, il passe six mois en Russie soviétique avec l'écrivain danois Martin Andersen-Nexø. Il rencontre brièvement Lénine et d'autres dirigeants. Après avoir été fasciné par la Révolution, le bilan de son voyage est plutôt accablant. Il ne trouve rien de positif dans la Russie de 1922. La faim, la bureaucratie, les destructions sont omniprésentes. Il quitte le PC en 1923 mais continue à donner des dessins à ses journaux. On y voit des bourgeois repus et obscènes, des militaires grotesques et arrogants. En 1927, Sacco et Vanzetti est un dessin d'actualité qui représente la Statue de la liberté couverte de sang et brandissant une chaise électrique. C'est une dénonciation des condamnations à mort des deux anarchistes italiens.
Son pessimisme est présent derrière une perfection glacée à la De Chirico. Le Portrait de son ami Max Hermann-Neisse (1925) le représente cruellement en nabot recroquevillé dans son fauteuil bien qu'il fut son défenseur lors d'un procès.
En 1928, Erwin Piscator avait mis en scène le livre de Jaroslav Hašek, Les aventures du brave soldat Chveik. Des dessins de George Grosz étaient projetés à l'arrière de la scène. Une partie d'entre eux seront rassemblés dans un recueil intitulé Arrière-plan. Cette publication lui vaut une condamnation à deux mois de prison et 2000 marks d'amende pour blasphème mais sera acquitté en appel deux ans plus tard. On y voyait un Christ crucifié avec un masque à gaz et des bottes militaires, la croix menaçait de tomber, la légende était Ferme-la et continue à servir.
En 1921, un premier procès lui avait valu une amende de 300 marks pour insulte à l'armée dans le recueil Gott mit uns. En 1924, il avait été condamné à 6000 marks pour outrage aux bonnes moeurs à cause du recueil Ecce Homo où il décrivait la vie privée de la bourgeoisie.
En 1930, il dessine un boucher caressant un animal écorché. Ses viscères sont posées au premier plan comme les couleurs d'un peintre sur sa palette.
Il émigre quelques jours avant l'arrivée d'Hitler au pouvoir. Le régime nazi lui retire sa nationalité allemande et ses oeuvres trouveront une place de choix dans l'exposition sur l'art dégénéré en 1937.
Son talent de caricaturiste est très apprécié aux Etats-Unis. Invité par l'Art Students League de New York, il y donne des cours de dessin. Il dessine pour des journaux puis crée sa propre école. Il va prendre la nationalité américaine. Mais il est trop admiratif pour être critique et son talent s'étiole. Ses peintures deviennent plus calmes et sereines. Il continue cependant ses dessins d'actualité : camps de concentration, calvaire de l'anarchiste Erich Mühsam (C'était un écrivain, 1934), arrivée de Franco au pouvoir en Espagne.
En 1946, il écrit sa biographie Un petit oui et un grand non. Il s'agit d'un récit plein d'humour et de spontanéité. Il n'épargne pas les membres de l'intelligentsia berlinoise qu'il a connus comme Heinrich Mann ou Bertolt Brecht.
Il retrouve cependant sa véhémence antérieure Il représente des vieillards armés de fourchettes tordues qui continuent la guerre. En 1946, Le Puits est une évocation hallucinée de l'Europe en ruines. En 1950, la série des Hommes bâtons est une vision cauchemardesque de la croissance démographique.
Ses dessins raillent aussi les moeurs de sa patrie d'adoption. En 1958, Cookery School (L'école de cuisine ou La vallée des saucisses) est une série de collages grotesques avec des images provenant de magazines et de publicités. C'est une critique de la société de consommation américaine. Cette oeuvre anticipe le pop'art.
Après plusieurs voyages en Europe, il décide en juin 1959 de s'installer à Berlin. Le mois suivant, en rentrant d'une soirée bien arrosée, il meurt des suites d'une chute dans l'escalier de sa cave.
Felip Equy


A lire :
GROSZ (George). Un petit oui et un grand non. J. Chambon, 1999. 414 p. : ill.
Georg Grosz : les années berlinoises, 70 dessins et aquarelles de 1912 à 1931 : catalogue d'exposition. Musée-galerie de la Seita, 1995. 150 p. : ill.
KRANZFELDER (Ivo). Georg Grosz. Taschen, 1994. 96 p. : ill.

Camille Pissarro

Camille Pissarro (1830-1903)

A la fin du XIXe siècle, les idées anarchistes eurent une influence notable non seulement dans le monde ouvrier mais aussi dans les milieux littéraires et artistiques. Nombreux furent les écrivains et les peintres qui s'enthousiasmèrent pour l'idée de révolution sociale. Pour certains ce ne fut qu'une mode, ils abandonnèrent leur idéal quand vinrent succès et fortune. Mais d'autres restèrent fidèles toute leur vie à l'anarchisme. Parmi ceux-ci, on trouve Camille Pissarro dont on célèbre cette année le centième anniversaire de la mort.
Il est né à Saint-Thomas, une île des Antilles qui était alors une possession danoise. Son père était un commerçant juif d'origine portugaise. Il pensait que son fils lui succéderait dans les affaires mais Camille profite de la visite à Saint-Thomas du peintre danois Fritz Melbye pour le suivre au Venezuela. Il s'y initie à la peinture des paysages, de la flore et de la faune.
En 1855, à Paris, il suit sans y trouver beaucoup d'intérêt les cours des Beaux-arts. Il est l'élève de Corot et est influencé par le réalisme de Courbet. En 1857, à l'Académie Suisse, il rencontre les futurs impressionnistes Monet, Renoir et Cézanne qui deviennent ses amis.
En 1870, la guerre l'oblige à fuir en Angleterre. Il laisse derrière lui 1500 toiles qui seront détruites par la soldatesque. Les tableaux de Constable et Turner l'influencent. De retour en France, il peint à Louveciennes (près de Saint-Germain-en-Laye) et à Pontoise, souvent avec Cézanne. Sa peinture est de plus en plus aérée, proche de celle de Monet. Ses tableaux présentent la vie et les travaux des villageois.
De nos jours, les foules se précipitent en masse à chaque nouvelle exposition impressionniste. Mais à l'époque l'intolérance envers la nouveauté était incroyable. En 1874, Monet, Pissarro, Sisley, Renoir, Cézanne et Degas organisent une exposition. Toute la presse les ridiculise. Le Figaro écrivait notamment : “ On vient d'ouvrir une exposition qu'on dit être de peinture… 5 ou 6 aliénés, dont une femme, s'y sont donné rendez-vous. Ces soi-disant artistes prennent des toiles, de la couleur et des brosses, jettent au hasard quelques tons et signent le tout ”. Par dérision, ils sont qualifiés d'impressionnistes. Trois ans plus tard, ils revendiqueront fièrement cette appellation.
Malgré l'intérêt de quelques marchands d'art et de collectionneurs, il est difficile de vendre des toiles. Pissarro doit fournir un travail énorme pour faire vivre sa famille (il a eu sept enfants). Souvent, il ne peut acheter son matériel de peinture. Sa situation matérielle ne s'améliore qu'à partir de 1879. En 1884, alors qu'il s'est installé à Eragny-sur-Epte (Oise), une exposition de ses oeuvres remporte un grand succès aux Etats-Unis.
A cette époque, Pissarro est déjà sensible aux idées anarchistes. S'il préférait la République à une éventuelle restauration monarchique, ses lettres nous montrent qu'il ne se faisait aucune illusion sur les hommes politiques. Il est dégoûté par la société bourgeoise qui l'a rejeté en tant qu'artiste d'avant-garde. Il refuse l'autorité et exalte l'individu. L'anarchisme lui permet d'exprimer sa propre conception de la beauté. La lecture des ouvrages de Kropotkine, Proudhon et Grave l'a convaincu de la nécessité de la révolution sociale.
Au niveau technique, il se rapproche pendant une courte période de Seurat et Signac (lui aussi anarchiste) et adopte le principe de la division systématique (pointillisme ou néo-impressionnisme). Malgré de nombreuses critiques, à partir de 1890, ses expositions remportent un grand succès et la cote de ses tableaux s'élève.
On ne trouvera pas de déclarations anarchistes dans la peinture de Pissarro ; il n'aimait pas les scènes de genre. Son oeuvre se compose surtout de paysages, de quelques portraits et natures mortes. Sa touche est serrée, la lumière est dense et écarlate. Après 1890, il a aussi réalisé des vues plongeantes de sites urbains (Paris et Rouen). Le mode de vie paysan lui semble proche de son idéal anarchiste. Les villages et les champs sont une représentation de l'Utopie. C'est un monde qu'il faut protéger pour la société future avant qu'il ne soit détruit par l'industrialisation.
Pissarro est plus un anarchiste d'idée que d'action. Il a quand même participé en 1899 au Club de l'art social aux côtés de Rodin, Grave, Pouget et Louise Michel. Il est un partisan de l'art pour l'art : “ Tous les arts sont anarchistes ! Quand c'est beau et bien ! ”. Il n'est pas favorable à l'art à tendance sociale. Contrairement à ce qu'a écrit Kropotkine dans La conquête du pain, il ne pense pas qu'il soit nécessaire d'être paysan pour rendre dans un tableau la poésie des champs. Il veut faire partager à ses semblables les émotions les plus vives. Une belle oeuvre d'art est un défi au goût bourgeois. Pissarro est un optimiste qui voit un avenir anarchiste proche où les gens, débarrassés des idées religieuses et capitalistes, pourront apprécier son art.
En 1890, il réalise pour deux de ses nièces un album de 28 dessins sommaires exécutés à la plume qui contrastent avec sa peinture mais nous montrent clairement quelles étaient ses opinions. Intitulé Les turpitudes sociales, cet album représente d'une manière violente l'argent, la bourse, le capital, la religion , le patronat, l'esclavage salarié, la misère, la faim et le suicide. On y note l'influence de Daumier et de Zola. L'espoir est représenté par une scène de barricade et un dessin où un vieux philosophe regarde se lever le soleil surmonté des lettres du mot anarchie. Cet album est une condamnation sans appel d'une société qui rejette les pauvres et les artistes.
Pissarro n'est pas un homme violent mais il comprend les raisons des attentats anarchistes. Après l'assassinat du président Carnot par Caserio, comme Octave Mirbeau ou Bernard Lazare, il reste quelques mois en Belgique pour échapper à la répression. Il va y rencontrer Elisée Reclus et Emile Verhaeren. Son soutien moral et financier envers les victimes est important. Il aide les enfants d'anarchistes emprisonnés, Emile Pouget et les compagnons italiens en exil. Il éponge régulièrement les dettes des journaux de Jean Grave, La Révolte et Les Temps nouveaux.
Son ami Jean Grave avait fondé Les Temps nouveaux en 1895. Ce journal paraîtra jusqu'en 1914. De nombreux artistes favorables aux idées anarchistes vont y collaborer : Luce, Cross, Signac, Van Rysselberghe, Aristide Delannoy, Vallotton, Steinlen… Pissarro n'y donnera que trois lithographies mais son soutien financier est très régulier. Il pousse ses fils Lucien, Georges et Rodo, tous artistes, a y envoyer leurs propres dessins. Il donne aussi des oeuvres pour les tombolas qui sont organisées pour renflouer les caisses du journal.
Pendant l'affaire Dreyfus, il se bat contre l'injustice et l'antisémitisme aux côtés d'Octave Mirbeau et de Maximilien Luce mais il se brouille avec Degas et Renoir qui ont choisi le camp adverse.
L'oeuvre de Pissarro est reconnue universellement. Ses tableaux valent aujourd'hui des fortunes. Les nombreux livres qui lui ont été consacrés ne parlent pas toujours de ses idées anarchistes. La ville de Pontoise célèbre cette année le centième anniversaire de sa mort. Il existe dans cette ville un Musée Pissarro qui rend hommage au peintre qui travailla dans la vallée de l'Oise entre 1866 et 1883 et la fit connaître à Cézanne, Van Gogh et Gauguin. Le musée ne possède qu'une seule peinture de Pissarro mais son fonds se compose de nombreux dessins et gravures de l'artiste. On peut y voir également des oeuvres des fils de Camille Pissarro et d'artistes qui ont peint entre Pontoise et L'Isle-Adam. Une exposition est présentée du 15 novembre 2003 au 25 janvier 2004. Elle a pour titre Entre ciel et terre : Camille Pissarro et les peintres-graveurs de la vallée de l'Oise dans la seconde moitié du XIXe siècle. Il existe une association Les amis de Camille Pissarro (son adresse est celle du musée).. Elle a pour but de mieux faire connaître l'ouvre et les idées de Pissarro mais son activité paraît très limitée depuis plusieurs années. Enfin, le 13 novembre, la Monnaie de Paris va émettre une pièce de monnaie commémorative représentant Camille Pissarro.
Felip Equy


Renseignements :
Musée Pissarro, 17 rue du Château, 95300 Pontoise (tél. : 01 30 38 02 40 ; courriel : museetavet@aol.com )


Lectures :
Camille Pissarro et les peintres de la vallée de l'Oise : entre ciel et terre : catalogue d'exposition. Somogy, 2003. 208 p. 35€.
Camille Pissarro par Joachim Pissarro. Hermé, 1995. 312 p. 44,21€. Correspondance de Camille Pissarro. Valhermeil, 1986-1991. 5 volumes. 38,11€ chaque.

Clovis Trouille

Clovis Trouille

Les lecteurs du Monde libertaire ont découvert, sans doute avec surprise, en première page du numéro 1343 du mois de janvier une bien curieuse religieuse maquillée, portant de beaux dessous et fumant une cigarette. Cette peinture qui illustrait un dossier sur les méfaits de religions, est l'œuvre de Clovis Trouille (1889-1975). Elle a pour titre Religieuse italienne fumant une cigarette et date de 1944. Ce peintre est ignoré par la plupart des dictionnaires et encyclopédies car c'est un esprit rebelle qui n'a cherché ni la gloire ni la célébrité.
Il a toujours voulu rester indépendant. Il ne voulait pas dépendre des galeries et peindre sur commande. Presque toute sa vie, il a exercé le métier de maquilleur et de retoucheur dans une fabrique de mannequins d'art à Paris. Il ne peignait que pendant ses loisirs et son œuvre se compose seulement d'une centaine de toiles qu'il retravaillait parfois pendant plusieurs années. Il serait sans doute étonné de voir que ses peintures se négocient actuellement entre 250 000 et 300 000 euros. A la suite d'une exposition où aucune toile n'avait été vendue, il écrivit : « Quant à moi, cette mévente me ravit.  L'échec commercial étant pour moi, spirituellement, un succès, et la vente, un triste signe de conformisme bourgeois, ayant toujours considéré ma peinture comme anarchisante, démodée et anticommerciale ».
L'anticléricalisme et l'antimilitarisme sont des thèmes récurrents de sa peinture. L'érotisme, le fantastique, le rêve, l'humour, les arts populaires sont aussi très présents. Dans ses peintures on rencontre les personnages les plus surprenants : des religieuses aguichantes bien sûr mais aussi des saltimbanques, des gitanes, des militaires ridicules, des moines lubriques, des lions et autres animaux sauvages, des vampires et on peut même y croiser Donatien-Alphonse-François de Sade ainsi qu'André Breton.
Les scènes religieuses semblent obséder Clovis Trouille : Remembrance, Le baiser du confesseur, La partouze, La pécheresse à la cathédrale d'Amiens.... L'aspect anticlérical est bien sûr présent avec notamment la devise « Ni Dieu, ni maître » écrite sur la barque du Bateau ivre. Mais il cherche aussi à dévoiler une dimension érotique de la religion qui est toujours cachée. Il transforme une imagerie religieuse en un éloge du libertinage et de l'amour.
Remembrance (1930-1933) est un « tableau anti-tout ». Une République nue balance une pluie de médailles aux embusqués et aux profiteurs de la guerre (un évêque et un académicien). A côté, deux soldats morts, un Allemand et un Français ont reçu une croix de bois en remerciement et portent dans leurs bras deux lapins symbolisant le sacrifice obligatoire.
Le poète rouge (1949-1963) est une toile ou le peintre s'attaque à tous les pouvoirs. Devant la « prison des poètes non-conformistes » est installée une guillotine. Un poète avec une cape noire ressemble aux anarchistes du début du XXe siècle. Planqué derrière une pissotière, il tire sur le bourreau. Pour que les flics servent à quelque chose, ils ont dans le dos une pendule, un baromètre ou un plan de Paris. Les femmes des poètes, en tenue de nuit, tiennent à la main des mitraillettes et se préparent à l'assaut. Le poète rouge est André Breton qui « cherche l'or du temps à bord d'une planète égarée ». Au premier plan, un monument en forme de phallus a été érigé en l'honneur de Sade mais il est surmonté d'un buste du pape Pie XII...
Les personnages de ses peintures sont directement repris de photographies. Il les décalquait puis les peignait ou bien il les découpait, collait et repeignait. Le collage tient donc une place importante dans son œuvre. Les figures sont disposées dans un cadre qui ressemble à un décor de cinéma. Clovis Trouille utilise des couleurs pures, saturées. Ses violets, noirs et pourpres mettent en valeur la vulgarité et le mauvais goût des thèmes qu'il a choisis. Sa technique préfigure le Pop'Art ou bien les œuvres de Combas et d'Erro.
Clovis Trouille est né dans un village de l'Aisne. Il a été élève à l'Ecole des beaux-arts d'Amiens pendant cinq ans. Il a été impressionné par l'architecture de la cathédrale de cette ville ainsi que par les peintres classiques exposés au Musée de Picardie. Il a passé sept années sous les drapeaux, de 1910 à 1912 pour son service militaire puis de 1914 à 1919 pendant la Première Guerre mondiale. La guerre l'a profondément traumatisé et il restera plusieurs années sans pouvoir peindre. « J'étais un véritable artiste. Mais je ne suis plus un véritable artiste, parce que j'ai eu un traumatisme de cette guerre-là. Je suis devenu anarchiste, n'est-ce-pas ? et la peinture que je fais est anarchiste et surréaliste, tout ce que vous voulez, mais elle n'a plus cette qualité, cette poésie de cette époque-là ». En effet alors qu'il peignait des portraits et des paysages, quand il reprend le pinceau, il s'attaque à des sujets « blasphématoires ». La perte d'une de ses deux filles âgée de 12 ans augmente sa révolte. Il s'oppose violemment aux idées religieuses de sa famille.
Clovis Trouille a fréquenté le mouvement surréaliste. Mais, se méfiant des querelles personnelles, il ne participait pas régulièrement aux réunions. Il était en désaccord avec la plupart des surréalistes en raison de leur mépris pour les maîtres anciens. Il revendiquait l'héritage des peintres de la Renaissance qu'il avait copiés dans sa jeunesse. Il avait cependant l'estime de Dali, Breton et Maurice Rapin qui saluaient l'audace et la subversion de ses sujets.
Il a participé à de nombreuses expositions collectives de 1930 à sa mort. On a pu voir ses toiles aux expositions de l'Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR) puis aux Salons des Indépendants ainsi qu'aux Surindépendants. De son vivant, il n'y eut qu'une seule rétrospective de son œuvre, en 1963, à la Galerie Raymond Cordier à Paris. On trouve sa signature au bas de quelques textes surréalistes, notamment Surréalisme et anarchisme : déclaration préalable publiée dans Le Libertaire en 1951.
 A cause de la discrétion de l'artiste et du côté absolument politiquement incorrect des ses toiles, l'œuvre de Clovis Trouille était difficile à voir. Elle a été boudée par la critique et par la bourgeoisie de son époque. On doit cependant noter un regain d'intérêt ces dernières années.
Plusieurs expositions ont eu lieu : au Musée national des arts d'Afrique et d'Océanie en 1999 et 2000, au Musée d'art moderne d'Ostende en 2002, et plus récemment au Cercle contemporain du Cailar (Gard) en 2004. Les œuvres de Clovis Trouille étaient présentées avec celle de Gérard Lattier, un artiste qui avait entretenu une correspondance avec lui. A noter que l'entrée de l'exposition était déconseillée aux jeunes de moins de 16 ans non accompagnés !
 Pour découvrir l'œuvre de Clovis Trouille, on peut lire un livre très beau mais très cher (70 euros) qui vient de paraître chez Actes Sud. Clovis Prévost y présente l'essentiel des peintures de l'artiste. Les reproductions sont accompagnées d'extraits de lettres ainsi que de textes d'auteurs que le peintre appréciait particulièrement (Artaud, Breton, Crevel, Lautréamont, Rimbaud, Sade et même Stirner). Sur Internet, on peut voir des œuvres de Clovis Trouille sur des sites personnels d'artistes qui lui rendent ainsi hommage.
 Jean Rolin, un cinéaste libertaire qui a réalisé de nombreux films de vampires, évoque Clovis Trouille dans son film La fiancée de Dracula (2002). « J'ai une grande admiration pour Clovis Trouille, j'en ai parlé à chaque fois que j'ai pu, et j'ai mis des tableaux effectivement dans mon dernier film, je [le] mentionne plusieurs fois dans mes livres et puis on m'a appelé le Clovis Trouille du cinéma ».

Felip Equy

Régis Messac

UN PRÉCURSEUR LIBERTAIRE DE LA SF : RÉGIS MESSAC (1893-1945)

Rééditions de livres, création d’une association et d’un bulletin, organisation d’un colloque, articles sur Internet… L’œuvre et la vie de Régis Messac semblent enfin sortir de l’oubli. Depuis les dernières rééditions des années 1970, cet écrivain et journaliste libertaire était en effet ignoré par la critique et les éditeurs.

Régis Messac est né à Champagnac en Charente-Maritime en 1893. Il est fils d’enseignants dans le primaire. Après des études classiques, il tente en 1914 d’intégrer l’École normale supérieure mais rate le concours d’entrée. À la déclaration de guerre, il est mobilisé. Gravement blessé à la tête, il se retrouve à l’arrière dans divers services auxiliaires à Caen puis à Dunkerque. Au contact des soldats britanniques, il apprend l’anglais. Ses premiers ouvrages datent de 1919. Il y dénonce déjà la guerre et les États qui envoient leurs populations au casse-pipe.

Pendant une permission en 1915, il avait réussi une licence de lettres. En 1922, il est reçu à l’agrégation (grammaire). Il entame alors une carrière d’enseignant en France (lycée d’Auch) puis en Écosse (université de Glasgow) et au Canada (université de Montréal). Il rentre en France en 1929 et soutient une thèse intitulée Le « Detective Novel » et l’influence de la pensée scientifique. C’est sans doute l’une des premières en France à traiter du roman policier. Il fait l’historique depuis les origines du roman dit de détection qu’il présente comme un humanisme. Sa thèse complémentaire a pour sujet Edgar Poe. Malgré sa thèse, on lui refuse d’enseigner à l’université. En 1936, il quitte Montpellier où il était prof de lycée pour occuper un nouveau poste au lycée de Coutances dans la Manche.

Il affichait des opinions antimilitaristes, pacifistes et non-violentes. Il se flattait notamment de ne pas avoir tiré sur un ennemi pendant la guerre. Il a été membre de la Ligue internationale des combattants de la paix. Se méfiant des grands partis de gauche, ses sympathies allaient vers les anarchistes et les minorités syndicales. Il a eu des responsabilités syndicales  comme secrétaire de la Fédération générale de l’enseignement en 1936.

Pendant l’Occupation allemande, il rejoint les rangs de la Résistance. Il crée une fraction du Front national, mouvement d’obédience communiste, et il organise une filière d’évasion pour les insoumis au Service du travail obligatoire. Il est arrêté le 10 mai 1943 puis il va passer par les prisons de Saint-Lô et de Fresnes. Il est ensuite déporté dans le camps du Struthof en Alsace, puis dans un pénitencier en Silésie et enfin au camp de Gross-Rosen dans la même région. On perd sa trace après le 19 janvier 1945. Il est sans doute décédé pendant l’une des marches de la mort de la fin de la guerre.

Son œuvre se compose d’articles de journaux, d’essais, de traductions et de romans autobiographiques et de science-fiction.

Il a publié de très nombreux articles dans des revues littéraires (La Grande revue, La Revue belge, La Revue d’histoire littéraire de la France…), syndicales (L’École émancipée…) ou politiques (Patrie humaine, Barrage, La Révolution prolétarienne…). Il a été rédacteur en chef de la revue Les primaires. Cette revue littéraire indépendante publiait ses essais sur la science-fiction ainsi que des nouvelles de l’auteur de SF américain David H. Keller. Il a participé à plusieurs périodiques du courant de littérature prolétarienne animé entre autres par Henry poulaille (Nouvel Âge, Les Humbles…). Il y a écrit des études littéraires et scientifiques, des critiques de livres (notamment une soixantaine de romans policiers), des articles polémiques ou satiriques. Il dénonçait la corruption et les puissances financières. Touche-à-tout brillant, il s’est exprimé sur un grand nombre de sujets : économie, politique, histoire, pédagogie, sciences, art, littérature, culture, écologie, prospective… On a recensé plus de 900 articles signés de son nom ou de pseudonymes.

Il est l’auteur de plusieurs romans autobiographiques comme Le voyage de Néania à travers la guerre et la paix (1926) ou Smith Conundrum (1941). Précurseur de la science-fiction française, il avait lancé une collection « Les Hypermondes » dans laquelle sont parus deux de ses titres et un ouvrage de son ami Keller. Ses romans d’anticipation sont très pessimistes mais ils ne sont pas complètement désespérés grâce à un humour noir qui peut laisser espérer un sursaut salvateur.

Le miroir flexible (1933) est d’abord paru sous forme de feuilleton dans la revue Les Humbles. Il relève de plusieurs genres : policier, science-fiction, critique sociale. Il met en scène un savant et sa fille vivant dans un trou perdu des États-Unis ou sévit le Ku Klux Klan. Régis Messac avait effectué plusieurs voyages dans ce pays et en connaissait la mentalité. L’action de Quinzinzinzili (1935) se déroule après une guerre mondiale et une destruction apocalyptique. Suite à une modification de l’air, l’humanité disparaît. En France ne survivent qu’un éducateur et quelques enfants qui ont inventé une nouvelle langue. Le titre du livre est une déformation de « Pater noster qui es in coelis » (« Notre père qui êtes aux cieux »). Les enfants vont reconstruire une nouvelle société superstitieuse et ignorante pire que la précédente. La cité des asphyxiés (1937) a pour cadre un monde souterrain. À la surface de la Terre, l’air est devenu irrespirable. Dans les sous-sols, les riches peuvent fabriquer et respirer un air de qualité, les pauvres ont du mal à respirer et se préparent à la révolte. Utilisant la métaphore de l’asphyxie, ce conte philosophique est une critique impitoyable de la société de consommation et des injustices. Valcrétin (publication posthume) met en scène une peuplade oubliée vivant dans une île au large du Chili. Sa principale caractéristique  est la bêtise : culte de la laideur, violence, inceste... Une expédition scientifique chargée de l’étudier va être contaminée et se crétiniser à son tour.

Parmi ses essais, on peut citer À bas le latin (1933). C’est sans doute à cause de ce livre que sa carrière d’enseignant fut définitivement bloquée. Il s’interrogeait déjà sur les méthodes d’enseignement, le surmenage des élèves, la concurrence entre scientifiques et littéraires. Les romans de l’homme singe (1935) s’intéresse au thème de l’évolution dans la littérature. Micromégas (1936) est l’étude des œuvres qui traitent de l’Homme dans son rapport à l’infiniment grand et l’infiniment petit. Dans Les premières utopies (1938), Régis Messac s’intéresse aux œuvres littéraires (avant More, Campanella ou Cabet) qui mettent en scène un monde idéal. Pot-pourri fantôme est une chronique des années d’Occupation de 1939 à 1942. C’est un pamphlet contre le régime de Vichy.

L’œuvre de Régis Messac a été défendue par son fils Ralph Messac (1924-1999). Ce journaliste-avocat-syndicaliste était aussi bibliomane. Il a donné de nombreux ouvrages à la Bilipo, bibliothèque parisienne spécialisée dans les littératures policières. En 1958, il a publié Pot-pourri fantôme qui était alors inédit.

La Société des amis de Régis Messac est née en 2006. En janvier 2008, elle publiait le premier numéro de Quinzinzinzili, le bulletin messacquien. Cette revue  propose des articles d’actualité, des chroniques historiques, une riche bibliographie et des textes de Régis Messac. Adresse : 71 rue de Tolbiac, 75013 Paris (tél. : 09 54 13 87 88 ; courriel : amis@regis-messac.fr).

En 2010, un colloque sera organisé par l’université de Bordeaux 3 sur le thème Régis Messac, l’écrivain-journaliste à re-connaître ? Renseignements : natacha.vas-deyres@u-bordeaux3.fr

Ouvrages actuellement disponibles :
Lettres de prison. 2e éd. Ex nihilo, 2007. 135 p. 15 €.
Le miroir flexible. Ex nihilo, 2008. 159 p. 15 €.
Micromégas. Ex nihilo, 2009. 15 €.
Les premières utopies. Ex nihilo, 2009. 15 €.
Quinzinzinzili. L’Arbre vengeur, 2007. 195 p. 13 €.
Les romans de l’homme-singe. Ex nihilo, 2007. 116 p. 15 €

 

Felip Equy

Gaston Couté

GASTON COUTÉ

Après  plus    d'un    demi-siècle d'oubli,   on   a   enfin   redécou­vert   Gaston   Couté   poète et chansonnier   anarchiste   du   début du siècle.
Ses oeuvres ont été rééditées, plusieurs chanteurs et chanteuses ont mis en musique ses poèmes et des disques ont été enregistrés.
Gaston Couté est né le 23 sep­tembre 1880 à Beaugency et passe son enfance à Meung-sur-Loire, un gros village de la Beauce situé à 20 kilomètres à l'ouest d'Orléans. Son père y était meunier. Ce village avait déjà connu deux poètes célèbres, au XIIIe siècle : Jean de Meung, auteur d'une partie du Roman de la rose, et plus tard François Villon qui fut emprisonné au château après l'un de ses nombreux forfaits.
Couté disait de lui-même qu'il était « le gars qu'a mal tourné ». Cela avait commencé à l'école quand le maître menaçait : « Toué... t’en viendras à mal tourner ! » En  1895, il rentre au lycée d'Orléans ; il n'y restera que deux ans car il se fera renvoyer en 1897. Il gardera de ce séjour un mauvais souvenir : discipline de fer, pro­grammes trop contraignants. Malgré tout, c'est pendant cette période qu'il commence à écrire des poèmes qui seront publiés dans des revues locales grâce à son ami l'écrivain Da Costa.
Dès ses premiers poèmes, le style de Gaston Couté rejoint celui des écrivains régionalistes. Il décrit le monde des campagnes qui se transforme profondément : nous sommes à l'époque de la révolution industrielle. Il nous parle des conditions de vie très dures des paysans. Dans « Le foin qui presse », la fille de la ville qui s'ennuie dans la boutique pater­nelle, s'émoustille lorsqu'un solide paysan vient la demander en mariage, elle se croit dans un roman à l'eau de rose mais elle doit vite déchanter et se re­trouve au travail dès sa nuit de noces, elle va devenir « Esclav’ de la terr’ jalous’ / Qui commence par y voler sa premier’ nuit d'amour... »
Dans ses poèmes, Couté utilise le patois beauceron. Il ne cherchait pas à obtenir des effets pittoresques mais voulait être le plus naturel et décrire avec le plus de vérité possible le monde paysan. « Le joli patois de chez nous / Est très doux ! / Et mon oreille aime à l'entendre / Mais mon coeur le trouve plus doux / Et plus ten­dre ! »
Des artistes professionnels, de passage à Meung, l'encouragent à poursuivre ses compositions. Il sait que s'il veut devenir célèbre, ou tout au moins élargir le cercle de ses auditeurs, il doit quitter son village et partir pour Paris. Il y débarque en octobre 1898 avec quelques francs en poche et surtout un bon paquet de chan­sons. Il se dirige naturellement vers Montmartre. À cette époque les cabarets y étaient nombreux, le quartier était peuplé de poètes, d'écrivains et d'artistes. On pouvait y rencontrer Verlaine, Courteline, Francis Carco, Mac Orlan… Couté fut remarqué par le poète anarchiste Jehan Rictus, l'auteur des Soliloques du pau­vre, qui l'accueille au café-concert Les Funambules. Le succès fut immédiat. On appréciait chez ce jeune homme de 18 ans, son accent du terroir, ses lamen­tations, ses cris de révolte, son amour de la terre et des paysans. Malgré le succès, ses gains ne lui permettaient souvent que la consommation d'un café crème. Il connut donc la misère et passa plusieurs nuits à la belle étoile.
Il va se produire dans un grand nombre de cabarets : Les 4 z’arts, Le Conservatoire de Montmartre, Le Pa-cha noir, Le Carillon, La Truie qui file... Il mène ce que certains appellent la vie de bohème : il boit beaucoup, mange mal, dort peu. Révolté, mélancolique, Gaston Couté se dévoilait peu et l'on sait peu de choses sur sa vie affective.Il se moquait de ses amis qui composaient des chansons d'amour. À l'un d'eux qui le vannait à ce sujet, il répondit : « Et dir’ que, du temps qu’j'étais tout p’tit mioche / J'allais à l'école avec la Toinon ! »
Quand il est fatigué de cette vie, il retourne à Meung. Pendant l'été 1899, il reçoit la visite de son ami le chansonnier Maurice Lucas. Sur un coup de tête et sous le prétexte d'aller récupérer des photos à Châteauroux, ils vont effectuer plus de 250 kilo­mètres à pied. Sans un sou en poche, ils doivent faire la manche pour remplir leur panse. Ils vont mener la vie des chemineaux que Couté connaît bien et qu'il a déjà chantés: « Y avait dans l'temps un bieau grand ch'min / Cheminot, cheminot, chemine ! / A c’t’heur’ n'est pas plus grand qu'ma main... / Par où donc que j’chemin’rai d'main ? » (Alors que l'agriculture de la Beauce s'indus­trialise de plus en plus, les haies et les chemins disparaissent, les « mangeux d'terre » font disparaître le seul bien du vagabond.)
Pendant ce voyage. Couté dit ses textes et Lucas dessine des pastels qu'ils mettent en loterie à la fin de la soirée. Le succès est inégal d'un village à l'autre. À Châteauroux, ils se produisent dans un vrai cabaret et le succès revient. Le poème « Cour Cheverny » décrit bien leur épopée: « Notre air ne semble pas inspirer confi­ance / Nous faudra-t-il dormir ce soir au coin des meules ? / Hélas ! Tout est possible avec nos sales gueules... »
De retour à Paris, il reprend sa vie de chansonnier. Son engagement politique va apparaître de façon concrète en juin 1910. A partir de cette date, il colla­bore au journal antimilitariste La Guerre Sociale. Jusqu'à sa mort, un an plus tard, il publie chaque semaine une chanson d'actualité.
La Guerre Sociale avait été fondée 4 ans plus tôt. Son princi­pal animateur était Gustave Hervé. Bien que membre du Parti socialiste, il s'en démarquait par son antimilitarisme et son antiparlementarisme. Ses écrits le conduisirent plusieurs fois en prison. Couté écrit des chansons contre l'armée comme « Révision »: « De la chair jeune de vingt ans / Qu'étalera fièvre ou bataille / Savez-vous que c'est épatant / Quand on la drogue ou qu'on la taille! »
Le journal était le deux­ième périodique politique avec un tirage de 60 000 exemplaires. Des anarchistes y collaboraient : le journaliste Victor Méric, les dessinateurs Grandjouan et Aristi­de Delannoy ainsi que Miguel Almereyda, père du cinéaste Jean Vigo. Les chansons d'actualité de Couté n'ont rien à voir avec ses productions antérieures. Elles sont plus maladroites dans la forme et moins poétiques mais elles étaient lues, apprises et chantées à l'atelier, dans les maisons du peuple et dans la rue par un public nombreux et plus populaire que celui des cabarets.
Ce passage à l'engagement politique va lui fermer les portes des cabarets de Montmartre. Les bourgeois fêtards voulaient bien être insultés par un Couté ou un Bruant, mais ils ne pouvaient admettre le stade supérieur, celui de l'engagement politique.
À l'occasion du 1er mai 1911, une bataille rangée opposa ouvri­ers et policiers, il y eut plusieurs blessés graves. Couté mit cet événement en chanson. Dans « Hélas ! Quelle douleur », il commen­te : « Sinistres policiers / Vous qui cogniez / Sur nous sans relâche / Sinistres policiers / (...) Vous pouvez crever, tas de vaches / On ne pleur’ pas les brut’s et les lâches ! » Une plainte fut alors déposée contre Couté mais le procès n'eut jamais lieu car il devait mourir deux mois plus tard.
En effet, à 31 ans, Gaston Couté était gravement atteint par la maladie. La tuberculose, le manque de nourriture, l'excès d'alcool, la vie nocturne épuisante, l'avaient prématurément vieilli. Il chantait le vin de son terroir dans « La dernière bouteille » : « Du vin coumm' c'ti-là, on n'en voit plus guère / Les vign’s d'aujourd'hui dounn’nt que du varjus / Approchez les gas, remplissez mon verre / J’ai coumm’ dans l’idé’ que j'en r’boirai pus ! » Mais dans « Le Cantique païen », il disait : « Je suis descendu bien souvent / Jusqu'au cabaret où l'on vend / L'ivresse trop brève / J'ai fixé le ciel étoile / Mais le ciel, hélas! m'a semblé / Trop haut pour mon rêve. »
Il meurt le 28 juin à l'hôpital Lariboisière, seul. Mais à la levée du corps, une foule nombreuse était là : ses amis de Montmartre et surtout de nombreux ouvriers parisiens. Ainsi disparaissait celui que Pierre Mac Orlan qualifiait de plus grand chansonnier de tous les temps. L'oeuvre de Gaston Couté tombe alors dans l'oubli. Seuls les milieux anar­chistes s'y intéressent. Ce n'est que depuis quelques années que l'on entend à nouveau parler de lui. De 1976 à 1980, ses oeuvres complètes ont été rééditées par les éditions Le Vent du ch’min. Couté avait été chanté par Edith Piaf qui avait interprété « Va danser ». Plus récemment de jeunes interprètes ont pris la relève: Gérard Pierron, le comé­dien Bernard Meulien, Vania Adrien Sens, Jacques Florencie (mort en 1985) et Marc Robine.

Felip et Maryvonne (Texte paru dans Soleil noir, n°6, septembre 1991)

Titres disponibles :
De Gaston Couté
COUTÉ, Gaston. La chanson d’un gâs qu’a mal tourné. Le Vent du ch’min, 1976 à 1980. 5 vol. (129, 137, 167, 164 et 151 p.). 6,10 € chaque.
COUTÉ, Gaston. Des chemins de terre aux pavés de Paris. Dossiers d’Aquitaine, 1998. 110 p. 15 €.
COUTÉ, Gaston. Le gars qu'a mal tourné : poèmes et chansons. Le Temps des cerises, 1997. 121 p. 11 €.
COUTÉ, Gaston. Les mangeux d’terre. C. Pirot, 2002. 193 p. 16 €.
COUTÉ, Gaston. Ses plus beaux textes. Regain de lecture, 2009. 19 €.
Sur Couté
BERTHIER, Pierre-Valentin. Gaston Couté. Les Éditions Libertaires, 2006. 80 p. (Graine d’ananar). 8 €.
PALMA BORREGO, Maria-José. Gaston Couté, un gâs de la « belle époque » qu’a mal tourné. CNT-RP : Le Vent du ch’min, 2004. 106 p. 9,15 €.

 

LES 8 ROMANS D’ALBERT COSSERY

A la question : « Pourquoi écrivez-vous ?», Albert Cossery répond : « Pour que quelqu’un qui vient de me lire n’aille pas travailler le lendemain ». L’auteur, comme ses personnages, n’est pas un adepte du stakhanovisme. A 85 ans passés, il vient de publier son huitième et dernier roman. Il n’écrit en effet qu’une ligne par jour. Si par hasard, il écrivait vingt lignes d’affilée, il mettrait plus de deux mois à les corriger. La question principale que se pose Cossery est « Pourquoi travailler quand on peut l’éviter ?».
Né en 1913 au Caire, Albert Cossery est un écrivain de langue française. Arrivé à Paris en 1945, il s’est installé dans un hôtel du côté de Saint-Germain-des-Prés et n’a jamais éprouvé le besoin de s’installer ailleurs. Il voit avec horreur la possession de biens matériels. « Quand vous achetez une voiture, vous devenez esclave, vous vous constituez prisonnier ». Chacun de ses romans a été réédité entre trois et cinq fois. Il a ainsi pu toucher des revenus sans trop renouveler sa production.
Tous ses romans parlent de l’Egypte. Ils mettent en scène des personnages que Cossery a bien connu : démunis, ascètes, dormeurs, gens du peuple, prostituées, mendiants, vagabonds, bref des « en-dehors ». Il nous parle de l’existence, de la paix et de la violence, du hasch, de la nonchalance. Sa révolte est une sorte d’anarchisme individualiste. A la révolution violente, il préfère l’humour et la dérision. Il a une haine profonde pour les nantis, les corrompus et tous les pouvoirs. Il refuse de participer au destin social, il oppose au monde actuel une résistance passive.

  1. Les hommes oubliés de Dieu (1941). Ce recueil de nouvelles est une description émouvante des quartiers pauvres du Caire. Les principaux thèmes de Cossery sont déjà là : le sommeil, la critique de l’appareil répressif, la consommation de hasch et la dérision. Un gendarme personnifie la méchanceté la plus haïssable, celle mise au service des puissants. Une grève de balayeurs sera durement réprimée.

 

  1. La maison de la mort certaine (1944). Une maison délabrée menace de s’écrouler. Ses locataires (un vieillard en guenilles, un menuisier qui crève de faim, un chanteur de café sordide, un montreur de singe), tous illettrés décident d’écrire une lettre au gouvernement. Ils font appel à un chauffeur de tram qui commence sa lettre par : « Cher gouvernement ». Mais où envoyer cette lettre ? « Le gouvernement n’a pas d’adresse. personne ne sait où il habite et personne ne l’a jamais vu ». La solution n’est-elle pas de vivre dans la rue : « Les rues sont faites pour tout le monde. Personne ne vous demandera de loyer ».
  1. Les fainéants dans la vallée fertile (1948). Dans une maison bourgeoise, la principale activité de tous les membres de la famille est le sommeil. Cossery s’est inspiré de sa propre famille qui vivait de rentes et n’exerçait aucune activité. Le plus jeune fils décide de sortir de la maison et de travailler. « Je veux travailler. Comment pourrons-nous ne pas être malheureux si nous savons que tu travailles ? ». Le sommeil est la manière qu’ont trouvée les personnages pour fuir le monde.

 

  1. Mendiants et orgueilleux (1955). Un prof a décidé de devenir mendiant quand il a compris qu’il n’enseignait que des mensonges. « Comment pouvait-on mentir au sujet de la géographie. Eh bien, ils étaient parvenus à dénaturer l’harmonie du globe terrestre en y traçant des frontières tellement fantastiques qu’elles changeaient d’une année à l’autre ». Face à l’imposture générale, les mendiants se contentent d’un peu de pain et de hasch. Un flic chargé d’une enquête dans leur milieu va démissionner et devenir également mendiant. « Il n’y avait plus en lui qu’une infinie lassitude, un immense besoin de paix, simplement de paix ».

 

  1. La violence et la dérision (1964). Plutôt que d’utiliser la violence contre le gouverneur d’une

cité, rien de mieux que la dérision. Des marginaux décident de lancer une souscription en vue de lui ériger une statue. Des tracts à sa gloire sont diffusés. Dans une scène fameuse, un gendarme va s’acharner à tabasser un mendiant qui n’est en réalité qu’un pantin.

  1. Un complot de saltimbanques (1975). Dans une petite ville, le chef de la police croit en

l’existence d’un complot. Les pseudo-comploteurs ne cherchent en réalité qu’à s’amuser et à draguer et non pas à changer un monde qui les indiffère. L’un deux a passé plusieurs années à l’étranger et en est revenu avec un faux diplôme. Pour ses amis, les voyages ne servent à rien. Quant à la police, elle n’est là que pour apporter des emmerdements.

  1. Une ambition dans le désert (1984). L’action se passe dans un émirat imaginaire du golfe

Persique. L’absence de pétrole lui permet de vivre en paix. La richesse attire les chacals du monde capitaliste. Dans les pays voisins, le désert et le mode de vie traditionnel ont disparu : des routes, des camions, des avions et des frontières ont fait tout disparaître.

  1. Les couleurs de l’infamie (1999). L’action se passe dans Le Caire d’aujourd’hui et met en scène

deux pickpockets et un intellectuel. Un promoteur immobilier se fait voler une lettre révélant un scandale politico-financier. Dilemme : faut-il faire chanter le promoteur ou le mépriser ?

 

Tous les romans d’Albert Cossery sont édités chez Joëlle Losfeld. La maison de la mort certaine, Les fainéants dans la vallée fertile, Mendiants et orgueilleux et Un complot de saltimbanques viennent d’être republiés dans une collection de poche (50 F le volume). Vient de paraître : Les couleurs de l’infamie (85 F). Il existe également un livre d’entretiens : Conversation avec Albert Cossery par Michel Mitrani (1995).

   

LE CLUB DE L’ART SOCIAL

C’est le socialiste Adolphe Tabarant (1863-1950) qui fut à l’origine du Club de l’art social. Il fut officiellement constitué le 15 novembre 1889, jour où ses statuts parurent dans les Annales artistiques et littéraires.
Adolphe Tabarant se définissait comme “ socialiste libertaire, antivotard, et par conséquent antipoliticien ”.
Parmi les membres du Club, on trouvait des artistes, des écrivains et des militants anarchistes et socialistes, notamment J.-H. Rosny, Lucien Descaves, Auguste Rodin, Camille Pissarro, Jean Grave et Louise Michel.
Le Club se réunissait pour des discussions autour d’une table éclairée par des chandelles chaque semaine au siège de La Revue socialiste (8 rue des Martyrs). A. Tabarant en était un des collaborateurs de cette revue. Il la quitta en 1894 quand G. Renard, qu’il avait attaqué, en prit la direction.
Le Club voulait promouvoir un “ art populaire ”. On y rappelait tout ce que l’art de la Renaissance devait au génie de simples artisans : orfèvres, bronziers, ferronniers. Pour Tabarant l’art social s’opposait à l’art pour l’art considéré comme individualiste.
Le Club éditait un bulletin mensuel. Celui-ci n’a pas été retrouvé dans les diverses archives.
Le Club cessa ses activités à la fin de 1890. “ Nous étions venus trop tôt ” (A. Tabarant).

Le Club est notamment cité dans les ouvrages suivants :
Maximilien Luce par Tabarant. Crès, 1928.
Les titres ci-dessous reprennent les informations du livre de Tabarant.
Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français : tome 15 (article sur Tabarant) . Ed. Ouvrières, 1977.
Pissarro par Ralph E . Shikes et Paula Harper. Flammarion, 1980.
Les Temps nouveaux : catalogue d’exposition. Réunion des musées nationaux, 1987.
Art et anarchie : actes du colloque. Via Valeriano, 1993.

Enrico Baj

ENRICO BAJ (1924-2003)

Enrico Baj se définissait comme « libertaire anarcho-pataphysicien ». Dans son œuvre, qui ne manque pas d’humour, il n’a pas hésité à dénoncer la guerre et à ridiculiser les militaires. Plusieurs de ses travaux eurent maille à partir avec la censure. Dans ses écrits, il dénonçait les dérives de l’art contemporain. À plusieurs reprises, il soutint financièrement des projets anarchistes.

Né à Milan en 1924 dans une famille bourgeoise qui s’intéressait à l’art, il commence à peindre très jeune. Il étudie parallèlement le droit et les beaux-arts. Il abandonne vite l’idée de devenir avocat et se consacre uniquement à l’art.

Il adore la recherche expérimentale et les manifestes. Dès 1952, il publie le Premier manifeste de la peinture nucléaire à Bruxelles. Ce thème de la bombe peut être interprété comme le symbole d’une prise de conscience des situations nouvelles en art, en physique ou en politique. En 1954, avec Asger Jorn (du mouvement Cobra), il crée un Mouvement international pour un Bauhaus imaginiste (MIBI). Il s’opposait notamment au concept d’artiste producteur d’objets industriels. Le MIBI sera à l’origine de Rencontres internationales de la céramique à Albisola (Ligurie). Le Bauhaus imaginiste n’avait rien à voir avec le Bauhaus original. C’est un mouvement plutôt confus, comme la plupart des manifestes de Baj. Il collaborera étroitement avec Asger Jorn jusqu’à la fondation de l’Internationale situationniste en 1957. Baj était en désaccord avec les thèses situs sur la théâtralisation de l’art figuratif et sa manipulation politique. De plus, il n’eut jamais d’atomes crochus avec Guy Debord.

En 1957, il fait partie des signataires du manifeste Contre le style aux côtés d’Yves Klein, Arman et de Pierre Restany qui n’avaient pas du tout les mêmes idées politiques que lui. Il observe que le devoir de l’artiste est de ne pas se répéter de façon monotone comme dans la peinture commerciale. Les manifestes qu’il écrit n’auront pas d’influence majeure sur son style. Il était conscient de ses contradictions. Il critiquait le marché de l’art mais il en vivait. Il n’a pas fait trop de compromis pour vendre et n’est pas tombé dans la facilité comme César, Arman ou Ben. L’aspect figuratif de son œuvre l’a desservi : il n’a pas eu beaucoup de considération de la part des historiens d’art.

Dans ses travaux, il utilise toutes sortes de matériaux de récupération : lambeaux de toile à matelas, bouts de verre de couleur, tissus à fleurs, ouate, passementerie, végétaux… Baj réintègre les rebuts de la société comme négation, scandale et anti-art mais il leur redonne vie grâce à des rapprochements de formes et de couleurs et à une nouvelle narration. Ce sont des séries de collages qui ont pour titres : Ultracorpi (Extraterrestres), Personnages, Montagnes, Specchi (Miroirs)… Dans les Contaminazioni, il intervient sur des toiles d’artistes kitsch afin de les « contaminer ». Il peignait alors un peu comme Dubuffet avec des empâtements.

À partir de 1959, il réalise des séries de Dames et de Généraux. Il critique la brutalité, l’agressivité et l’arrogance. Ses personnages sont décorés comme des sapins de Noël avec des médailles, des dorures, des cordons, des galons qui font office de bouches, de nez et d’yeux. Les généraux de Baj sont infantiles, ils n’existent que par leurs uniformes, ils font des gestes ridicules et entonnent des chants stupides. Exposés à la Biennale de Venise en 1964, Baj fut sommé d’en cacher les décorations. Il les recouvrit aussitôt de croix en ruban adhésif noir ressemblant parfaitement à des croix gammées qui symbolisaient la censure. Il ne cherche pas le conflit et s’en tire ainsi par l’humour.

En même temps, il fabrique des Meubles, ce qui semble plus tranquille. Mais leurs deux dimensions les rendent inutilisables, leurs tiroirs ne s’ouvrent pas et on ne peut pas s’asseoir sur les chaises. Ils évoquent avec ironie les meubles des grands magasins.

En 1961, a lieu l’épisode du Grand tableau antifasciste collectif. Dans l’atelier du peintre Roberto Crippa à Milan, sept peintres réalisent une toile de 35 mètres carrés pour protester contre la Guerre d’Algérie. Il s’agit du Cubain Wilfredo Lam, du Français Jean-Jacques Lebel, de l’Islandais Erró et des Italiens Gianni Dova, Enrico Baj, Roberto Crippa et Edouardo Franceschini. Le tableau est exposé dans le cadre de la manifestation internationale d’avant-garde organisée par Lebel, L’Anti-Procès 3. La police italienne viendra le confisquer ainsi que trois autres œuvres. La justice leur reproche d’être des attentats à la pudeur et des offenses à la religion et au pape. En 1985, Enrico Baj récupère le tableau entreposé depuis 1961 à la questure de Milan. Abîmé, il doit être restauré. On a pu le voir cependant dans des expositions à Paris en 1992 et en 1996, à Vienne en 1998. Grâce à l’action du poète Julien Blaine, il est d’abord donné à la Ville de Marseille. Mais les changements politiques de 1995 empêchent sa restauration et son exposition dans cette ville. Depuis 1999, on peut le voir au Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg.

En 1964, il fonde l’Institut milanais de pataphysique. L’aspect provocateur est un trait marquant de la peinture de Baj. Comme dans Ubu du pataphysicien Alfred Jarry, le côté destructeur l’emporte sur une vision utopique du monde. Il construit à cette époque de grandes figures en Meccano, sortes de robots-machines-marionnettes. Il les réutilisera en 1984, lorsque Massimo Schuster mettra en scène Ubu roi.

Les funérailles de l’anarchiste Pinelli (1972) a été considéré comme une incitation au meurtre et la police est venue fermer l’exposition. Cette composition faisait allusion aux Funérailles de l’anarchiste Galli, toile peinte par Carlo Carrà en 1911. Le jour du vernissage, le commissaire Calabresi, considéré comme responsable de la mort par défenestration de l’anarchiste Pinelli, était assassiné en pleine rue.

Deux ans plus tard, Nixon Parade, nette allusion au Watergate, a été censuré économiquement. Plus tard, il a été difficile d’exposer Berluskaiser (1994). Il avait en projet un Oussama Ubu qui aurait eu peut-être aussi des ennuis.

Dans sa carrière, il n’a guère changé de style. Certaines œuvres ont été réalisées sur plusieurs années et ont été modifiées en fonction de leur lieu d’exposition. Pour le grand format Apocalypse (1978-1983), il utilise plusieurs techniques (dripping, pointillisme, silhouettes en bois…) pour dénoncer la destruction de l’environnement et l’agressivité des puissants.

Pour un projet de Monument à Bakounine, Baj a fait réaliser un bloc de marbre de Carrare. Il voulait l’installer sur les rives du lac Majeur près de Locarno, de façon à pouvoir, à travers une fissure dans le bloc, observer la villa La Baronata où Bakounine résida entre 1870 et 1874. Ce fut impossible car les aristocrates propriétaires des rives du lac ne donnèrent pas leur accord. En fin de compte, cet antimonument devait être détruit à la dynamite lors d’un fête pataphysique.

À la fin de sa vie, il a peint des personnages de Proust, Louis XIV et Madame de Maintenon.

À partir des années 1970, il se lance dans le journalisme. Ses articles parlent des grands artistes internationaux (Andy Warhol) et des valeurs démesurées de leurs œuvres. On peut en lire quelques uns dans Sous l’art l’or. Il y parle des dérives de l’art. Dans un article, il raconte comment Mark Kostabi à New York est un peintre qui ne peint pas. Il se contente de signer des toiles peintes par des employés et de les vendre très cher.

Dans Discours sur l’horreur de l’art, il dialogue avec Paul Virilio. Celui-ci est un urbaniste chrétien qui a travaillé pour le Ministère de la défense ! Ses théories sur la vitesse et la lumière ont intéressé Baj. L’augmentation des vitesses et les techniques de la lumière changent profondément notre société. Les distances sont polluées par la rapidité des voyages. La réalité est filtrée par les technologies. La télévision et Internet rendent tout transparent. En 1983, Baj s’était déjà attaqué à la vitesse dans son Manifeste pour un futurisme statique.

Sa fréquentation des écrivains, en particulier surréalistes, l’amènera à réaliser de nombreux ouvrages illustrés : Benjamin Péret, André Breton, Marcel Duchamp, Raymond Queneau, Italo Calvino...

Il montrait sa solidarité avec le mouvement anarchiste en offrant lithographies, textes et objets. Ses dons ont par exemple ainsi permis la réalisation d’une partie de la bibliothèque du CIRA de Lausanne ou bien la traduction de La révolution inconnue de Voline en russe.

Pas très connu en France, il était aussi célèbre en Italie que César ou Arman chez nous. Alors que l’on (re)découvrait Enrico Baj en France avec la parution de deux livres à l’Atelier de création libertaire, il tirait sa révérence. Il est mort à Vergiate, près de Varese (Italie) le 16 juin 2003, à l’âge de 78 ans.

Quelques lectures disponibles en français :

Discours sur l’horreur de l’art de Enrico Baj et Paul Virilio ; présenté et traduit par Jean-Manuel Traimond. ACL, 2003. 72 p. 10 €.
Enrico Baj : monstres, figures, histoires d’Ubu : 12 décembre 1998-21 mars 1999 : catalogue d’exposition, Nice, Musée d’art moderne et d’art contemporain. Nice musées, 1998. 191 p. 28,97 €.
Grand tableau antifasciste collectif. Dagorno, 2000. 132 p. 21,34 €.
Lettres 1953-1961 d’Enrico Baj et d’Asger Jorn. Musée d’art moderne de Saint-Étienne, 1989. 193 p. (Les correspondances). 19,82 €.
Sous l’art, l’or de Enrico Baj ; traduit par Jean-Manuel Traimond. ACL, 2002. 163 p. 11 €.

Felip Équy

   

L’ÉTONNANT MONSIEUR DE STEINTHAL OU RENÉE DUNAN

Monsieur de Steinthal : ce pseudonyme a été apparemment construit à partir de Stendhal et de Casanova de Seingalt. Mais aussi : Chiquita, Ethel Mac Singh, Luce Borromée, Laure Héron, Renée Camera, Marcelle La Pompe, Spaddy, Louise Dormienne, A. de Sainte-Henriette, Ky, Ky C. Sous tous ces pseudonymes et bien d’autres encore, se cachait Renée Dunan.
On sait peu de choses sur cet écrivain qui, comme B. Traven, aimait brouiller les pistes. Elle n’a pas laissé de mémoires et sa correspondance est rare.
Elle a écrit une cinquantaine d’ouvrages sur une courte période. L’essentiel de ses écrits ont été édités entre 1924 et 1934. Elle a publié jusqu’à huit titres par an.
Les genres de ses romans sont variés : érotisme, aventures, historique, policier, psychologique, ésotérique, fantastique, science-fiction. Elle a écrit des essais sur le naturisme et sur l’écrivain René Boylesve. Elle a publié des nouvelles dans des revues comme Les Œuvres libres.
Elle serait née à Avignon en 1892 dans une famille d’industriels et serait décédée en 1936. Après des études chez les religieuses, avant de devenir journaliste, elle aurait travaillé dans des bureaux puis aurait beaucoup voyagé.
Elle a commencé sa carrière de journaliste littéraire en 1919. Qualifiée de « vitrioleuse » et de « pétroleuse », elle était une critique redoutée dans Action, Le Disque vert, Floréal, Images de Paris, ou Rives d’Azur. A propos de cette revue, elle disait que c’était « la seule revue de France où il lui [était] également loisible de faire l’éloge de Lénine, de Rétif de La Bretonne et du dadaïsme ».
Féministe, anarchiste, dadaïste, pacifiste : tous ces qualificatifs lui conviennent.
Elle s’enthousiasme pour le mouvement Dada. En contact avec Francis Picabia, elle a écrit dans la revue Projecteur. D’après elle, l’auteur dadaïste pouvait être ce qu’il voulait : « Fou, bicéphale, notaire, tétrapode, bolchevik ; ramoneur ou paralytique ; onirique ou paranoïaque ». Le 13 mai 1921, invitée par Breton, Péret et Tzara à venir témoigner lors du faux procès intenté à Maurice Barrès, elle ne s’y présenta pas.
Sa signature est présente dans des revues anarchistes ou socialistes : Les Humbles, L’Insurgé, Le Libertaire, Clarté, La Volonté, L’Ordre naturel. Elle prend la défense de prisonniers politiques, elle s’oppose au traité de Versailles, elle écrit la préface d’un livre sur le bagne (L’enfer du bagne de Tullio Murri, 1926). Entre 1923 et 1927, elle signe des articles dans Le progrès civique, hebdomadaire publié par le Cartel des gauches. En 1925, elle a participé à une brochure d’André Lorulot sur le thème L’impôt sur le capital sera-t-il bienfaisant ? Dans les années 1930, elle est membre de l’Union des intellectuels pacifistes (UIP).
Elle a collaboré à au moins deux numéros de L’En dehors, la revue anarchiste individualiste d’E. Armand. En 1928, elle y écrit Le nudisme, revendication révolutionnaire ? et en 1933 Le nudisme et la moralité. Le naturisme est également le thème d’un de ses romans La chair au soleil (1930) qui est illustré par des photographies des centres gymniques des « Amis de Vivre ». Dans ces centres, on faisait l’apologie de la culture physique en plein air et de l’exposition des corps au soleil. Des anarchistes comme Charles-Auguste Bontemps ou Eugène Humbert y participèrent. La revue Vivre intégralement subit la censure et Renée Dunan prit sa défense dans un livre de Bontemps, Nudisme : pourquoi, comment (1930).
En 1923, elle contribue au livre de Georges-Anquetil et Jane de Magny L’amant légitime ou la bourgeoise libertine. Dans une lettre, publiée en annexe, aux côtés d’autres écrivains, elle donne son opinion sur la polygamie et la polyandrie. En 1927, elle collabore au livre de Maurice Hamel sur la prostitution. Dans La révolution sexuelle et la camaraderie amoureuse (1934) d’E. Armand, elle répond à des questions sur la sexualité dans les milieux progressistes, les drames passionnels ainsi que sur la camaraderie amoureuse.
Elle voulait assumer librement sa sexualité et fut l’une des premières femmes à publier des romans érotiques. Les titres parlent d’eux-mêmes : L’amant trop aimé (1925), Les caprices du sexe (1928), Colette ou les amusements de bon ton (1936), Dévergondages (1937), Les jeux libertins (1929), Une môme dessalée (1927), La culotte en jersey de soie (1923)... La plupart ont été publiés dans la Collection gauloise aux éditions Prima. Il s’agissait de petits livres d’une cinquantaine de pages. La littérature érotique a en général une mauvaise image mais l’écriture de Renée Dunan présente plusieurs qualités : intensité de la langue, richesse du vocabulaire, recherche littéraire. Elle affirme parfois un certain anti-machisme. « Qu’est-ce qu’un homme ? une virilité.. Mais combien faut-il de temps pour qu’une femme habile fasse de la plus fière des verges mâles… un chiffon ? ». Elle n’hésite pas à mettre en scène des personnages féminins qui envisagent, sans pudeur ni perversité, les expériences amoureuses les plus extrêmes.
Les bien pensants, tel l’abbé Louis Bethléem, qualifient ses articles d’« élucubrations »  et ses romans d’« immondes ». Elle n’en a cure, ainsi qu’on peut le lire dans une lettre adressée à une correspondante : « Qu’on dise de moi ce qu’on veut, je m’en f… Mais qu’en dit-on ? Car c’est amusant à connaître et seule une femme peut me le dire. Que j’ai des amants ? Que j’ai des amantes ? Que je fornique avec des animaux ?… ».
Sous le nom de Marcelle La Pompe, elle a écrit la préface des Stupra d’Arthur Rimbaud (1925). De ces trois sonnets érotiques, seul le troisième semble pouvoir être attribué à Verlaine et Rimbaud.
Le prix Lacombyne (1924), comme son nom l’indique est une satire des prix littéraires. On y voit un commando d’anarchistes enlever un membre d’un jury. Renée Dunan se venge car elle avait raté le prix Goncourt en 1922 avec son premier roman La triple caresse. Le roman est illustré par le dessinateur renommé Jean Oberlé.
Ses romans historiques ont pour sujets : la préhistoire (Magdeleine, 1926), Jules César (Le sexe et le poignard, 1928), la papesse Jeanne (1929), la sorcellerie (Les amantes du diable, 1929), le Masque de fer (1929).
Ses romans policiers ont pour titres : Le chat-tigre du service secret (1933), L’épouvantable secret (1934), Le meurtre du milliardaire (1934)… Pour la science-fiction, on peut citer La dernière jouissance (1925), roman de la fin du monde…
Dans Baal ou la magicienne passionnée (1924) elle montre ses connaissances de l’occultisme, du magnétisme et de la magie. Son intérêt pour l’occultisme se retrouve dans sa collaboration à la Grande encyclopédie illustrée des sciences occultes (1937).
Après 1929, Renée Dunan connaît des difficultés financières. Elle doit notamment mettre en vente une partie de sa bibliothèque.
D’après certaines sources, elle serait morte le 8 août 1936. Mais rien n’est simple avec Renée Dunan. Il existe des lettres de son écriture datées de 1938. Elle aurait alors vécu à Sainte-Maxime dans le Var. Dans les années 1940, un certain Georges Dunan affirmait être l’auteur des ouvrages signés par Renée Dunan. Et Georges lui, est bien décédé à Nice en décembre 1944.

Sources (rares)
Renée Dunan par Claudine Brécourt-Villars. Dans Fascination : le musée secret de l’érotisme, n° 27, 2e trimestre 1985, pp. 21-25.
Renée Dunan ou la femme démystifiée par Claudine Brécourt-Villars. Dans Histoires littéraires, n° 2, avril-mai-juin 2000, pp. 51-66.

Livres disponibles
Les caprices du sexe ou les audaces érotiques de Mademoiselle Louise de B. par Louise Dormienne (Renée Dunan). La Musardine, 2000.187 p. (Lectures amoureuses de Jean-Jacques Pauvert ; 40). 6,60 €.
Colette ou les amusements de bon ton par Spaddy. La Musardine, 1998. (Lectures amoureuses de Jean-Jacques Pauvert ; 15). 5,90 €.
Kaschmir, jardin du bonheur par Renée Dunan. Kailash, 1998. 200 p. (Les exotiques). 10,37 €.
Tous les nombreux autres ouvrages de Renée Dunan sont épuisés mais se trouvent assez facilement chez les libraires de livres anciens.

Sur Internet
Le métal : histoire d’il y a vingt mille ans par Renée Dunan, illustré par Henry Chapront, Floréal, n° 41 à 43, novembre 1920. Sur le site Trussel’s EclectiCity : http://www.trussel.com/prehist/lemetal.htm
Le nudisme revendication révolutionnaire ? par Renée Dunan, L’En dehors, n° 148-149, mi-décembre 1928. Sur le site Naturisme et anarchisme : http://ytak.club.fr/natdunan.html

Merci à Dominique Petit pour toutes ses précieuses informations.
Felip Equy

zo d'axa Zo d'Axa



Le 24 mai 1864, naissance de ZO D'AXA (de son vrai nom Alphonse GALLAUD) à Paris.
Pamphlétaire et propagandiste de l'anarchisme individualiste, fondateur de journaux, et écrivain.
Pour échapper au joug d'une famille bourgeoise, il s'engage à 18 ans dans l'armée mais, se rendant compte de son erreur, il déserte... en compagnie de la jeune femme de son capitaine! Il se réfugie à Bruxelles, où il débute dans le journalisme. Après un séjour en Suisse, puis en Italie, il rentre en France à l'amnistie de 1889.
En mai 1891, il publie le premier numéro de l'hebdomadaire "L'Endehors"(titre qui à lui seul définit sa pensée philosophique). De nombreux anarchistes y collaborent, mais le journal est bientôt condamné par la justice. Après l'arrestation de Ravachol et de ses compagnons, Zo d'Axa lance une souscription pour aider les familles des détenus. Pour ce motif, il est arrêté et subit un mois de prison à Mazas. Libéré, il est de nouveau inquiété et préfère s'exiler à Londres. Il voyage ensuite en Europe. Expulsé d'Italie, il rejoint la Grèce, puis Constantinople. Le 1er janvier 1893, il est arrêté en débarquant à Jaffa, et mis au fer sur un navire français qui le ramène à Paris, où il purgera 18 mois de prison. A sa sortie, il publie le livre "De Mazas à Jérusalem", qui obtient un vif succès.
En 1898, c'est l'affaire Dreyfus. Zo d'Axa publie " la feuille" pamphlet illustré par Steinlen, Luce, Willette, Hermann Paul, etc. Il y pourfend les institutions mais aussi les foules moutonnières. "L'honnête ouvrier n'a que ce qu'il mérite".
Son grand succès sera la présentation de l'âne nommé "Nul" aux élections et qui, recueillant les bulletins blancs ou nuls, sera déclaré élu par "La Feuille", après une bagarre mémorable dans les rues de Paris, entre "partisans de l'âne et partisans de l'ordre" ; dernier baroud d'honneur pour Zo d'Axa. Il quitte ensuite la France, et voyage dans le monde entier, de la Chine aux Amériques, en passant par l'Afrique, avant de venir se fixer à Marseille. Il choisira une mort volontaire, le 30 août 1930.
Lire sa biographie réalisée par Alexandre Najjar: "Le mousquetaire Zo d'Axa 1864-1930", mais aussi le cahier de "Pensée et Action" n°35-36 (Bruxelles,1968) ainsi que l'ouvrage de "Plein Chant" n° 81-82 (printemps 2006), témoignages rassemblés par sa petite-fille Béatrice Arnac d'Axa.

 

John Cage John Cage


Élève de Schönberg, John Cage s'est illustré comme compositeur de musique contemporaine expérimentale et comme philosophe. Il est également reconnu comme l'inspirateur du mouvement Fluxus, du groupe espagnol ZAJ et des expérimentations musicales radicales qui accompagnaient les chorégraphies de la Merce Cunningham Dance Company. Il y a d'ailleurs occupé la fonction de directeur musical puis de conseiller musical jusqu'à sa mort en 1992.

En 1935, faute de place pour pouvoir utiliser des instruments de percussions pour les besoins d'une œuvre destinée à accompagner une chorégraphie de Syvilla Fort, Cage crée sa première pièce pour piano préparé. Cette idée lui a en fait été suggérée par Henry Cowell, dont il fut l'élève en 1934, et qui faisait déjà de nombreuses expériences dans ce sens depuis les années 1910 (The Banshee, 1917). Cage fut très influencé par le livre New Musical Resources écrit par Cowell avec l'aide d'un professeur de Stanford à partir des leçons du professeur Charles Seeger.

Cage composa de nombreuses pièces pour piano préparé dont les Sonates et interludes, où le pianiste doit insérer de manière précise entre certaines cordes du piano des objets divers comme des boulons ou des gommes servant à en transformer le son.

L'étrangeté de ses compositions laisse transparaître l'influence du compositeur Erik Satie, auteur en son temps incompris de compositions très originales, comme les ésotériques Gnossiennes ou les très sobres et célèbres Gymnopédies. Cherchant à épurer sa musique, il eut la particularité d'écrire ses œuvres sans ponctuation musicale, laissant au pianiste comme seules indications des descriptions d'atmosphère au lieu des traditionnelles nuances.

L'une des œuvres les plus célèbres de John Cage est probablement 4′33″, un morceau où un(e) interprète joue en silence pendant quatre minutes et trente-trois secondes. Composée en trois mouvements devant cependant être indiqués en cours de jeu, l'œuvre a été créée par le pianiste David Tudor. L'objectif de cette pièce est l'écoute des bruits environnants dans une situation de concert. Cette expérimentation découle de l'importance qu'accordait John Cage à la pensée de Henry David Thoreau. Ce dernier relate dans son « Journal » qu'il est plus intéressant d'écouter les sons de la nature, le son des animaux et le glissement furtif des objets animés par les éléments naturels par le vent que la musique préméditée par l'intention d'un compositeur1. 4′33″ découle aussi de l'expérience que Cage réalise dans une chambre anéchoïque dans laquelle il s'aperçut que "le silence n'existait pas car deux sons persistent" : les battements de son cœur et le son aigu de son système nerveux. Comme le dit Yōko Ono, John Cage « considérait que le silence devenait une véritable musique ». À partir de cette période, toutes les compositions de Cage seront conçues comme des musiques destinés à accueillir n'importe quel son qui arrive de manière imprévue dans la composition. Cage prétendait que l'une des composantes les plus intéressantes en art était en fait ce facteur d'imprévisibilité où des éléments extérieurs s'intégraient à l'œuvre de manière accidentelle2. Il considérait la plupart des musiques de ses contemporains «trop bonnes car elles n'acceptent pas le chaos»3. À partir de cette époque, il compose des musiques uniquement fondées sur le principe d'indétermination en utilisant différentes méthodes de tirage aléatoire dont le Yi-king. Le mot « aléatoire » doit s'entendre chez John Cage, en anglais, comme chance et non pas random.

Le travail de John Cage s'appuie sur la recherche et l'expérimentation. Il fut lauréat du Prix de Kyōto en 1989. Après son divorce en 1948, John Cage a partagé sa vie durant 50 ans avec le chorégraphe Merce Cunningham4.

Le 12 août 1992, mort de John CAGE à New York.
Professeur, chercheur, essayiste, plasticien, compositeur, directeur musical, poète, etc. En fait, cet anarchiste, comme il se définissait lui-même, né le 5 septembre 1912 à Los Angeles et fils d'un inventeur réputé, a marqué d'une façon indélébile durant 50 ans l'histoire mondiale de l'Art et de la musique. Arrivé à Paris en 1930, il y entame des études d'architecture, puis s'intéresse à la peinture contemporaine et commence à composer des oeuvres musicales. Après un périple en Europe, il rentre aux Etats-Unis, où il donne des conférences d'initiation à la musique et à la peinture. Elève de Schönberg, il réalise alors des expérimentations sonores destinées à "abolir la frontière entre l'art et la vie" entre le bruit et le son musical "Construction in Metal" (1937), ce qui l'amènera à subvertir les instruments. L'invention des "pianos préparés" où vis à bois, gommes et objets divers viennent bousculer les notions acoustiques que nous avons de la musique et du bruit, lui vaudra le prix de l'Académie américaine des Arts et Lettres. Le son électronique et électro-acoustique lui ouvre ensuite un nouveau champ de recherches et d'expérimentations "Imaginary Lanscape n°1" (1939). Influencé par le Dadaisme et les surréalistes, Marcel Duchamp, André Breton, etc, il introduit la notion de hasard, faisant de la musique comme les surréalistes de "l'écriture automatique". Il s'imposera dès lors dans le milieu de l'avant-garde artistique en donnant des concerts prestigieux. Partisan de la non-violence, il ira puiser son inspiration dans la musique de l'Inde et la philosophie Zen. Il est également l'auteur de plusieurs livres, dessins, gravures, etc.
. Le groupe gestionaire de ce site porte son nom

Dans le Art&Anarchie (2) un article de Pietro Ferrua sur John Cage éditions K'A

  FLUXUS

| Les débuts

A la fin des années cinquante de jeunes artistes, influencés par Dada, par l'enseignement de John Cage et par la philosophie Zen, effectuèrent un minutieux travail de sape des catégories de l'art par un rejet systématique des institutions et de la notion d'œuvre d'art.
La personnalité de Georges Maciunas se dégage bientôt de ce groupe: il crée une galerie en 1961 et organise des concerts de musique contemporaine, ainsi que des expositions de ses amis (John Cage, Dick Higgins ou La Monte Young) avant de s'installer en Allemagne. En septembre 1962 il organise le premier concert Fluxus, le Fluxus Internationale Festpiele Neuester Musik, qui marque les véritables débuts du mouvement. Bientôt des dizaines d'artistes des cinq continents s'y associent et trouvent dans cette pratique joyeuse et iconoclaste, l'espace de liberté qu'ils recherchaient.

Ben Patterson, "One for Violin" de Nam June Paik, avec la collaboration de Bertrand Clavez, Ménagerie de Verre, Paris, 21/06/2002. © Francesco Conz

 

|| Les œuvres

Ce concert de "musique très nouvelle" propose une vision radicale de la musique, à la fois parodie du concert classique (en utilisant ses instruments, ses rituels, ses costumes) et approche extrêmement concrète de la façon de produire des sons avec les instruments: on cloue les touches de piano, on fracasse un violon sur un table (ou une table avec un violon empli de béton). La musique prend alors une forme visuelle, ou apparaît comme un collage d'éléments venus du réel (bruits dans la salle ou du piano qu'on casse à coups de hache, musique inaudible des ailes d'un papillon etc.) Par la suite, les activités du groupe se diversifient, produisant des œuvres d'art multiples sous forme de petites boîtes contenant des œuvres de poche, des sculptures éphémères et des jeux absurdes, inventant le Mail Art (ou Art postal) s'intéressant aux nouvelles technologies, créant l'art vidéo avec le travail précurseur de Nam June Paik, éditant des livres de théorie de l'art, s'occupant de poésie concrète, et inventant les Happenings de rue.

 

C. Dreyfus, W. de Ridder, A. Knowles, E. Andersen et B. Patterson, "Piano Activities" de P. Corner, Ménagerie de Verre, 21/06/2002, Paris. © Didier Tatard

 

||| La continuité

Durant vingt ans, malgré les scissions et les exclusions, Fluxus restera fidèle à son utopie de départ: par un humour dévastateur et provocant, faire littéralement exploser les limites de la pratique artistique, abolir les frontières entre les arts et construire un lien définitif entre l'art et la vie.
Si Fluxus compta parmi ses membres des personnalités aussi prestigieuses et variées que Dick Higgins, Henry Flynt, Nam June Paik, Robert Filliou, Ben Vautier (dit Ben), Ben Patterson, Jean Dupuy, Daniel Spoerri, Vytautas Landsbergis (ex-président de la République de Lituanie) ou Yoko Ono, il ne s'est pas contenté limiter son existence aux livres d'histoires et sa pratique, nourrie d'une réflexion profonde et toujours d'actualité, fait preuve d'une énergie sans cesse renouvelée. Fluxus réécrit à chaque concert sa propre histoire et marque encore aujourd'hui de son influence toutes les pratiques contemporaines.

Larry Miller, Eric Andersen, Alison Knowles, Emmett Williams, Ben Patterson et Geoffrey Hendricks (assis) devant le musée de la Villa Croce. © Claudia Clavez

 

>> Biographies

| Eric Andersen | Willem De Ridder | Charles Dreyfus | Alison Knowles l Larry Miller | Ben Patterson | Takako Saito | Ben Vautier

 

>> Links

Fluxus X Portal l Fluxlist l Fluxlist Mail Archive l Panix l The Fluxus Home Page l Artlex l Fluxus Debris

Artpool's Fluxus Library l Hundertmark Gallery l Ben Vautier.com l Galerie Catarina Gualco

Umbrella - Interview avec Francesco Conz l The.artists.org l Getty - Jean Brown

Ubu Web l Charles Dreyfus l Gruppe-X l Museum of the Sub-concious

Vortice Argentina l Dragonflydream l Franklinfurnace Mail art

The Fluxus Performance Workbook l Documents d'artiste

Sandro Ricaldone Webpage l Strano.net

Umbrella - Dick Higgins 1938-1998

Vidéos de Giuseppe Chiari

Galerie Emily Harvey

Art-action

Artic

 

>> Textes d'artistes (links)

Eric Andersen "What is ......?"

Joseph Beuys "Comments On Fluxus"

George Brecht "Somethning About Fluxus"

Philip Corner "Flux'Is Us"

Textes d'Henry Flynt

Henry Flynt "Action Against Cultural Imperialism"

Henry Flynt "Fight Musical Decoration of Fascism"

Ken Friedman "Forty Years of Fluxus"

Dick Higgins "A Child's History of Fluxus"

Ruud Janssen with Dick Higgins "Tam Mail-Interview Project"

George Maciunas "Manifesto on Art/Fluxus Art Amusement" (1965)

Yoko Ono "Lectures on Events"

Nam June Paik "Postmusic, The Monthly Review of the University for Avant-garde Hinduism"

Ben Vautier "Text on the Fluxus"

Emmett Williams "An Opera"

 

Plus sus le site http://www.4t.fluxus.net/quid.htm

     
     




Bibliographie

 


André. RESZLER,

Né en 1933 à Budapest
•L'esthétique anarchiste, PUF, 1971
L'intellectuel contre l'Europe, PUF, 1976
Mythes politiques modernes, PUF, 1981
Mythes et identité de la Suisse, Georg, 1986
Vienne, Budapest, Prague, dirigé par André Reszler et Miklos Molnar, PUF, 1992
Rejoindre l'Europe, Georg, 1998
Le génie de l'Autriche-Hongrie, Georg, 2001
Le Pluralisme : Aspects historiques des sociétés pluralistes, La Table ronde, 2001

Michel. RAGON,

Bibliographie complète sous http://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Ragon

Art & Anarchie Actes du colloque organisé pour les dix ans de Radio Libertaire
Actes du colloque organisé pour les dix de Radio Libertaire
1993 210p 15x21cm
Co-édition Editions Via Valériano / La vache folle
ISBN 2-908144-17-4 Disponible aupres des éditions K'A

Art & Anarchie (1)
2010 226pages 15x21cm
Editions K'A Ille-sur-Têt
ISBN 978-2910791-83-4 Disponible aupres des éditions K'A

Art & Anarchie (2)
2011 242pages 15x21cm
Editions K'A Ille-sur-Têt
ISBN 978-2910791-89-6 Disponible aupres des éditions K'A

Art & Anarchie (3)
ISSN 2260-328X
ISBN 978-2-910791-97-1
EAN 9782910791971 Dépôt légal 2012
Prix de vente public 20€
Disponible aupres des éditions K'A